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Courrier des lecteurs

Hommage à un Rivièrois: Salut à toi, Ah-Fat !


Par Jules Bénard - Publié le Mardi 27 Novembre 2018 à 09:08 | Lu 2780 fois

Hommage à un Rivièrois:  Salut à toi, Ah-Fat !
On devrait se dispenser d'écouter les avis de décès au petit jour ; ça te fout le moral à zéro pour la journée et celles qui suivent.

Voici trois jours, c'était le papa de mon ami Raymond, 101 ans. J'en ai eu mal pour Raymond, un des hommes les plus admirables ayant traversé mon existence.

Et voilà ce matin que j'apprends la disparition d'Ah-Fat. Vincent Won-Fah-Yin, que nous appelions Ah-Fat comme tous les membres de sa famille.

Pour tous ses patients, Vincent était « lo dentis' i fé pas mal ». Comment aurait-il pu faire mal à qui que ce fût, lui si doux, si prévenant ?

Ah-Fat, c'est d'abord le souvenir de toute une enfance à La Rivière... Un peu en-dessous de l'école des garçons Hégésippe-Hoareau (l'actuelle mairie annexe) se tenait la boutique Ah-Fat dont le chef de famille fut le premier boulanger-pâtissier de la région Sud avec son concurrent et néanmoins ami « Soukou » (Fong-Yan) à Saint-Louis.

Rien que de passer devant la boutique, au petit jour, était déjà un péché de gourmandise. Quant à y entrer, alors là, j'vous dis pas !

Le vieux Ah-Fat avait un vaste tiroir rempli de « carnets-le-mois ». Comme tous ses condisciples boutiquiers, il permettait à bien des familles miséreuses de manger en attendant d'être (chichement) payées. Il y en avait des dizaines, voire des centaines. Pour tenir le coup en attendant d'être lui-même payé, Ah-Fat avait ses pains et gâteaux. Et ça défilait pas mal. Il faut dire que ses choux-à-la-crème et macatias relevaient plus de l'artisanat d'art que de la simple consommation courante !

Avec Vincent, j'ai partagé pas mal d'années communes au vieux lycée Leconte-de-Lisle de la rue Jean-Chatel. Originaires de la région Saint-Louis/La Rivière, lui, Ti-Henri Fong-Yan, James Éthève, Martineau Bénard, Michel et moi, nous nous serrions pas mal les coudes. Tandis que Soukou nous faisait progresser en anglais en nous fournissant les partitions d'Elvis, Ah-Fat, vrai cador en maths et physique, tentait de faire entrer ces fichus cosinus dans nos crânes rétifs.

Jamais un mot plus haut que l'autre, sourire sans cesse vissé aux lèvres, Ah-Fat était aussi un pince-sans-rire. Il avait ce don que l'on prête volontiers à nos frères les Chinois, d'être capables de moucater sans avoir l'air d'y toucher.

Il y avait une chose qui nous a toujours scotchés d'admiration, Michel et moi : Vincent portait toujours des chemises bleu-ciel à manches longues. Mais il retroussait ses manches ; et il les retroussait avec un tel soin, chaque matin au dortoir des internes, que ses « relevés » n'étaient entachés d'aucun pli ! On a bien essayé de faire pareil ; peine perdue. Sa méticulosité était sans égale.

Il a traversé ses années-lycée sans accroc, avant d'enfiler ses études de chirurgien-dentiste les doigts dans le nez.

Penser à lui c'est faire revenir un énorme flot de souvenirs joyeux, un gros coup de nostalgie auquel on ne peut échapper. Penser à lui, c'est aussi évoquer Yvon, son frère aîné, ancien dirigeant du Sypmer. C'est lui, à La Rivière, qui défendait les plus faibles contre les abus et le racket des gros bras. Penser à lui, c'est penser à un autre Chinois, du Port, Jean-Paul Ah-Kang, un pote de la même veine. Ou encore l'ami Ho-Poon-Sung de Sainte-Suzanne, qui distribuait sa ration familiale de gâteaux, chaque dimanche soir, aux copains de l'internat n'ayant pas la même chance. Et encore Chane-Po qui savait l'allemand mieux que nous et n'hésitait pas à nous aider... Je m'aperçois que j'ai l'air d'aimer nos frères les Chinois. Je vais vous faire un aveu : c'est vrai !

Tout un pan de notre histoire, tout un aspect de la vie créole n'auraient jamais existé sans eux. Car à une époque où personne ne se souciait du petit peuple, les petits colons de cannes par exemple (mais pas que), ces Chinois ont permis qu'ils puissent vivre. Le carnet était une question de confiance mutuelle. Et ça a marché mieux que bien. Ils ont aussi imprégné notre paysage culturel : Que serions-nous sans le siaw et la sauce d'huîtres ?

Vincent nous quitte à 73 balais ; c'est pas vieux.

Salut à toi, l'artiste de la fraise. Tu laisses un vide.




1.Posté par Pigeon le 27/11/2018 10:05

Jules kan ou di AH FAT, c'est le vieux AH FAT papa de polo , andré

2.Posté par 51889 le 27/11/2018 10:25

Par les temps qui courent, tout porte à la sinistrose ambiante.

Et l'ami Jules, tout à la tristesse de trousser un de ces billets dont il a le secret pour rendre hommage à un qui en valait la peine, parvient à apporter, en évoquant un cher disparu, un ti rayon de soleil, un brin de nostalgie, et "tout à lavement", comme le disait notre Béru commun...

Je ne peux, pour de bonnes raisons, publier sous ma véritable identité. Mais mon bon Jules, pour avoir vidé quelques gorgeons ensemble et refait moult fois le monde, on se connait et tu sais que l'un comme l'autre, nous avons une sainte horreur de la flagornerie, ce qui nous a souvent valu de ne pas vivre aux dépens de ceux qui étaient incapables de nous écouter..

Et puisque ta prose finement ciselée m'a quelque peu secoué les neurones, ta question "Que serions-nous sans le siaw et la sauce d'huitre?" pourrait être méditée par ceux auxquels les barrages servent quotidiennement des...bouchons bien gratinés

3.Posté par Athée_Ray le 27/11/2018 13:38

51889 : RL ? ? ?
Assurément au vu du phrasé, du vocabulaire et de l'orthographe irréprochable !

4.Posté par klod le 27/11/2018 16:25

si tan agréable de lire M. Jules . ( pas tout le temps, mais souvent !)

5.Posté par y.féry le 27/11/2018 18:47

Je ne connais pas vraiment Vincent Won Fah Hin, juste vu une fois à un dîner dansant; je connais mieux un de ses frères, Claude.(en terminale ensemble et puis revu et fréquenté pendant un certain nombre d'années) Je lui présente mes condoléances ainsi qu'à toute sa famille.
Comme le soulignent les autres posteurs, très agréable de lire la prose de Jules Bénard. Je le lis depuis très longtemps (Le Quotidien) , je possède et j'ai lu quelques uns de ses livres. Je suis "jaloux" de son style et de son talent!

6.Posté par L'Ardéchoise le 27/11/2018 19:54

Même avec une rubrique nécrologique, Jules continue à nous enchanter, parce qu'elle donne lieu à une foultitude de ses souvenirs qu'il sait si bien raconter !
En ces temps perturbés, c'est plus chaud qu'un rayon de soleil.

7.Posté par Victor Payet le 27/11/2018 20:23 (depuis mobile)

Non post 3 car RL signe de son nom.
51889 est un ancien collègue de Jules que je n’ai toujours pas Identifié mais qui peut m’envoyer un texto.

8.Posté par Grangaga le 28/11/2018 13:57

51889.....lé lo lié de rézidanss' son mézon de retrètt'...pardon....Post 7.......

9.Posté par Jules Bénard le 29/11/2018 08:14

à posté 8 :

Désolé, ami, je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
Pourriez-vous l'exprimer autrement, s'il vous plaît ?
Merci et bien cordialement à vous.

10.Posté par Jean-Paul Ah-Kang le 10/12/2018 11:44

Salut Jules,
Tu me fais trop d'honneur de me citer dans ta chronique.Mais je te pardonne car ton mot est plein de tendresse pour un vieux camarade qui nous a quittés en ne laissant que de bons souvenirs.
Parmi ces "copains pensionnaires", il y avait aussi Alix Thien Ah-Koon bon basketteur, excellent footballeur, les Jean-Yves, Fontaine et Nourry,les fratries Bénard, Jules & Michel (+ Christian "Covino"), et Hoarau (Mico, Georges, Alix) de Bellemène, d' autres encore...
Ce qui qui m' a touché dans cet hommage à Vincent Won Fah Hin, c' est que tu y as associé nos parents, cette génération de modestes commerçants qui nous éduqués , montré la voie de l' effort, tout en étant proches et au service de la population réunionnaise.
Pour cela, Jules, j' ai voulu te dire merci .

JPaul Ah-Kang

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