Courrier des lecteurs

C’était il y a 100 ans, une épidémie de grippe espagnole d’une rare violence ravageait La Réunion

Mercredi 27 Mars 2019 - 11:28

Voyons les faits dans leur ordre chronologique. Dès novembre 1918, date de la fin de la 1ère Guerre mondiale, les députés de La Réunion Georges Boussenot et Lucien Gasparin interviennent auprès du gouvernement français pour hâter le retour dans l’île des démobilisés réunionnais afin de leur épargner les rigueurs d’un hiver supplémentaire en Europe.

Ils insistent sur «la nécessité de rendre à la terre des vieilles colonies auxquelles on réclame un gros effort de production, la main d’œuvre qui leur manque….». Ils demandent aussi qu’un effort soit consenti afin que La Réunion, qui a subi de dures privations pendant la guerre, soit ravitaillée d’urgence en riz.

Le retour des démobilisés dans leur île

Satisfaction est donnée dans des délais raisonnables à nos deux parlementaires. Courant février 1919, une centaine de militaires réunionnais démobilisés débarquent au port de la Pointe des Galets du  «Ville d’Alger» et de «L’île de La Réunion».

Autre bonne nouvelle : le mois suivant, un bateau russe nommé «l’Orel» fait route vers La Réunion en transportant dans ses cales 1.800 tonnes de riz. Ayant quitté Saïgon (capitale de l’Indochine) le 5 mars, ce bateau est attendu à La Réunion, où il arrive le jeudi 27 mars 1919. Une importante précision : à bord de «l’Orel» — dont le commandant se nomme Affananieff — se trouvent le docteur Immerlichvily et son interprète l’aide-aspirant Althausen, car il s’agit d’un croiseur, un bateau de guerre transportant des passagers. Ce qui nécessite la présence d’un médecin à bord.

Le jour même où «l’Orel» quitte Saïgon, un luxueux paquebot, le «Madona» quitte Marseille avec à son bord 1.400 soldats réunionnais. Le «Madona», dont la presse locale rend régulièrement compte de la traversée, est signalé à Port-Saïd le 14 mars, à Diego-Suarez le 27 mars et il arrive à La Réunion le dimanche 30 mars 1919.

Mais, avant sa venue à La Réunion, le «Madona» a transporté à Dakar des tirailleurs sénégalais démobilisés. Dans le grand port du Sénégal, le paquebot a été lesté avec de «la terre rouge provenant d’un cimetière où des indigènes avaient été enterrés au cours d’une épidémie», de grippe probablement. De retour à Marseille, avant de prendre la direction de La Réunion, le paquebot aurait «complété son lest avec du sable».

Revenons à cette journée du 30 mars 1919, attendue avec impatience par des centaines de familles réunionnaises, dont la plupart sont présentes aux abords du chenal ou sur les quais du port, laissant éclater leur joie de revoir enfin l’être cher parti depuis de longues années.

Chargé du contrôle sanitaire aux frontières, le docteur Charles Renaudière de Vaux est lui aussi présent dans cette foule. Au nom de la municipalité portoise dont il est membre depuis le 5 mai 1912, au nom également du docteur Jules Auber, président du Conseil général, il prononce le «discours de bienvenue aux poilus».

Sa mission remplie, le médecin du Port quitte le «Madona» sans se douter qu’il vient de participer au premier acte d’un drame qui le bouleversera et le fragilisera à un point tel qu’il n’y survivra que quelques mois.

En effet, dès que les dockers commencent à enlever le lest du «Madona», ils ont tous des nausées, se mettent à tousser et à cracher du sang; ils ne tardent pas à éprouver des difficultés à respirer, à ressentir des courbatures, à avoir des diarrhées, de violents maux de tête et de la fièvre. Les premiers décès surviennent au tout début du mois d’avril. 

Le docteur Renaudière de Vaux y voit une relation avec le travail effectué par ces dockers. Il s’étonne que le médecin du «Madona» (un médecin réunionnais, le docteur K Ebel) n’ait mentionné aucune anomalie dans le journal de bord qu’il lui a présenté.

Son inquiétude fait place à l’angoisse lorsqu’il se rend compte que les détenus de la prison de Saint-Denis, appelés à remplacer les dockers, souffrent des mêmes symptômes que ces derniers et sont dans la stricte obligation de regagner leur prison avant d’être dirigés vers l’hôpital colonial du camp Ozoux.

Tandis que la liste des morts s’allonge avec une très inquiétante rapidité, notamment au Port et à Saint-Denis, le secrétaire général du gouvernement, le docteur Brochard, s’obstine à affirmer qu’il n’y a pas de grippe espagnole à La Réunion mais «une épidémie de grippe simple localisée à la prison de Saint-Denis». Les journaux sont chargés de la diffusion de cette information.

Mais les responsables de la santé publique à La Réunion ne peuvent nier que «l’état sanitaire est épouvantable au Port». Alors que dans cette commune le nombre de décès ne dépasse pas habituellement 2 ou 3 par semaine, ce nombre est de 11 dans la journée du 14 avril et atteint 16 et 31 respectivement dans les journées du 17 et 19 avril.

A Saint-Denis, à la mi-avril, c’est plus de 100 cadavres qu’on transporte quotidiennement au cimetière de l’Est, contre une dizaine habituellement; des cadavres souvent abandonnés aux portes du cimetière, faute de main d’œuvre pour les jeter dans les fosses communes toutes proches. Dans le reste de l’île, à l’exception des Hauts, la situation est également préoccupante.

La propagation de l’épidémie est d’autant plus rapide que la majorité de la population vit dans un affreux dénuement, partiellement imputable à la guerre, et que la saison chaude qui s’achève a été exceptionnellement dure.

Le Port, ville morte

La petite ville du Port, qui compte quelque 3.500 habitants, offre à la mi-avril un spectacle de désolation. Les 15 commerçants d’origine chinoise et l’unique commerçant indien ont fermé leurs portes presque simultanément, ainsi que les 2 pharmacies. Dans les rues constamment balayées par la brise, des meutes de chiens et des porcs faméliques contribuent activement à la dispersion des immondices qui ne sont plus ramassées. Le marché et l’abattoir ainsi que l’église ne sont plus ouverts au public, qui ne peut accéder qu’à la mairie, où le directeur de l’unique école de garçons, Pierre Rivière, remplace élus et personnel communal.

Dans leurs maisons (généralement des taudis) où ils se sont calfeutrés, les Portois s’emploient à combattre le fléau à l’aide de grogs au rhum, d’huile de ricin, d’huile gomenolée, de camphre… En dépit des précautions prises, la terrible grippe frappe inexorablement la plupart des foyers, n’épargnant pas les familles aisées.

Début avril, les morts sont inhumés dans le grand cimetière du Sud de la ville. Mais la décision est rapidement prise par le directeur du Chemin de fer et Port de La Réunion (CPR) d’enterrer les victimes de la grippe dans un terrain d’un demi hectare du quartier de la «Butte Citronnelle».

Pendant plus d’un mois, l’unique véhicule de la commune, une charrette tirée par des détenus, est affectée au transport des cadavres, que des familles abandonnent parfois au pas de leurs portes. Ces détenus passent chaque matin dans les rues de la ville et frappent aux portes de tous les foyers. Celles qui ne s’ouvrent pas sont enfoncées. Les morts qui y sont retirés sont enveloppés dans un sac de vacoa et entassés dans la charrette après identification. On a des raisons de penser que cette dernière formalité n’a pas toujours été scrupuleusement remplie.

Pendant que s’effectue le ramassage des morts, l’unique médecin du Port, le docteur Charles Renaudière de Vaux, qui fait aussi fonction de maire, accompagné de l’infirmier Pastol, se fait transporter au chevet des malades. Sollicité de toutes parts à une époque où l’on ne dispose pas de téléphone, le dévoué docteur finira par s’aliter à son tour.

On devine alors le désarroi de la population, qui ne peut plus compter que sur le docteur Immerlichvily, le médecin du croiseur russe «l’Orel» qui avait déjà eu l’occasion d’accompagner son confrère du Port. Malgré le handicap de la langue, il est permis de penser que le médecin russe a dû sauver pas mal de vies humaines. Ce dont on est certain, c’est que sans l’équipage du bateau russe, le nombre de victimes de la grippe espagnole aurait été bien plus élevé au Port.
Des personnes, interrogées il y a plus de 50 ans par le signataire du présent texte, se souviennent toutes «qu’à la mairie, les marins russes distribuaient chaque jour du potage préparé à bord de ‘’l’Orel’’. Ces marins distribuaient également du lait, très rare à cette époque».

Le cyclone qu’on n’attendait plus

Les Portois en sont à se poser la question de savoir à quel moment prendra fin leur calvaire lorsque, dans la nuit du samedi 10 au dimanche 11 mai 1919, un vent violent, accompagné de trombes d’eau, s’abat sur la ville, emportant les toitures et provoquant de graves inondations. Force est de constater qu’il s’agit bien d’un cyclone. Ce qui est inhabituel pour un mois de mai. Est-il besoin de dire que dans tous les foyers, la panique est alors à son comble ?

Contre toute attente, dans les jours qui suivent le passage du cyclone, l’épidémie est en nette régression. Les malades reprennent des forces, le soulagement est général. Progressivement, les portes des maisons s’ouvrent et les rues s’animent. Fin mai, la vie reprend son cours habituel dans la cité maritime.

Entre temps, le «Madona», dont l’escale ne devait durer que quelques heures, quitte Le Port le 13 avril, s’abstenant d’emporter dans ses cales les 4.000 balles de sucre attendues à Marseille. «L’Orel», qui devait repartir le 8 avril, ne lèvera l’ancre que le 21 mai. Au cours de cette longue escale, le gouverneur Duprat, venu au Port, adressera au commandant et à l’équipage du bateau russe ses vifs remerciements «pour le précieux concours apporté aux Portois pendant l’épidémie».

Le Conseil municipal du Port se réunit le 13 juin. La Mairie évoque les terribles épreuves subies par les Portois. Il déplore le décès d’un grand nombre de ses concitoyens, qu’il chiffre à 400, dont Maurice Couderc, conseiller général du Port et bras droit du maire depuis 1904, ainsi que le décès de son fils âgé de 17 ans. Il rend aussi hommage à Charles Renaudière de Vaux, qui est «au-dessus de tout éloge», et il ajoute: «À notre livre d’or, inscrivons les noms de Affananieff, commandant de ‘’l’Orel’’, du docteur Immerlichvily et de son interprète Althausen». 

Ainsi se referme une page douloureuse de notre histoire. Une page qu’il convient d’ouvrir périodiquement pour que les Réunionnais n’oublient pas leur passé.
Eugène Rousse
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1.Posté par Habitant le 05/04/2019 13:32

Merci pour ce récit qui fait partie de l'histoire de l'île et qui est bien plus intéressant à lire que les faits divers et autres polémiques plus ou moins montés pour faire réagir.
Je constate néanmoins qu'à l'heure à laquelle je lis ce texte, il y a eu un peu plus de 700 lectures.

2.Posté par klod le 05/04/2019 19:51

un plaisir que de lire " habitant" , c'est rassurant bien que réaliste et donc un peu triste sur "certaines natures humaines" .

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