Culture

Amputé d’une main, John Lafage se découvre un talent


Il y a deux ans, John était sur le point de racheter un restaurant-bar à La Réunion. Un projet qui lui trottait dans la tête depuis longtemps. Il avait tout prévu et s'appuyait sur ses 14 années d'expérience derrière les comptoirs de bars ou de restaurants. Mais un accident et la perte d’une main ont tout fait valser.

Par Karoline Chérie - caroline@zinfos974.com - Publié le Dimanche 6 Mars 2022 à 06:28

Jonathan Lafage, plus connu sous le nom de John Newsin, est un habitué des soirées réunionnaises. Il est partout, toujours souriant, enthousiaste, serviable, disponible, à l'écoute de sa clientèle, avec sa petite dose d’humour. Un barman rigoureux et très investi dans son travail.

Arrivé sur l’île en 2000 avec des amis suite à un défi, ce Parisien de naissance est tombé amoureux de La Réunion et n’a plus voulu en repartir. Pari réussi, tornade de bonheur puisqu’il y reste plus de 14 ans ! De nombreuses rencontres aux quatre coins de l'île dans plusieurs établissements, de jour comme de nuit, lui ont permis de s'affirmer et d’évoluer dans sa profession. 

Comme tout un chacun voulant évoluer, l’envie d'une ouverture d’un restaurant/bar à La Réunion m’avait pris. Évaluant le sacrifice humain et financier qui en résultait, j’ai décidé de partir quelques années en saison pour finaliser ma formation, prendre des idées un peu partout et pouvoir rentrer sereinement pour l’ouverture de mon projet”.


En route pour réaliser ses rêves 

De Val-Thorens à la Corse en passant par Marseille ou la Guadeloupe, ces quatre années permettent à John d’affirmer son style de bar, d’affiner ses idées quant au fonctionnement du resto et de faire des rencontres qui sentent bon l’avenir. La dernière saison en Guadeloupe fut ralentie par l’arrivée de la Covid et ses restrictions sanitaires.  

Premier confinement ! J'habite alors chez ma mère du côté de Toulouse, comme à chaque transfert de mes saisons hiver/été. Jusqu’au jour où un ami d’enfance m' appelle un après-midi pour me proposer une activité : premier jour du reste de ma vie”.


Une date fatidique

Le lundi 25 mai 2020 vers 16h30, je suis invité par un ami à le rejoindre pour essayer un buggy sur un terrain prévu à cet effet. Dans ces loisirs, tous les éléments sont réunis pour passer un bon moment. Un peu moins de deux heures plus tard, lors de mon dernier tour, je suis au volant dans un virage à droite.  Avec la vitesse, je perds le contrôle du véhicule et le buggy bascule vers la gauche. Par réflexe, je tends mon bras gauche à l’extérieur pour me protéger de la chute, ce qui a pour conséquence de broyer celui-ci entre le montant du véhicule et le sol”. 

Dans un premier temps, John ne saisit pas l’ampleur de la blessure car son bras est recouvert de la terre amenée par le dérapage du véhicule. Son ami et lui sont plongés dans un nuage de poussière.

Sur le coup, je n’ai ressenti aucune douleur, juste l’effet chaleur d’une blessure et d’un liquide qui s'écoulait. À la vue de mon bras, je réalise alors la gravité de la blessure. Ma main était reliée à mon bras seulement par un tendon et un peu de chair. Mon ami m'aide à me détacher de mon harnais de sécurité et à sortir du véhicule. Nous rejoignons la maison de l’oncle de mon ami situé à plusieurs mètres du terrain. Je tiens ma main gauche auprès de moi comme un nouveau-né dont la vie le quitte peu à peu”. 


Une attente angoissante

L'attente qui suivra sera longue. Assis dans l’herbe, John est couvert de sang. Son ami place un garrot en attendant les secours. 45 minutes plus tard, les pompiers lui prodiguent les premiers soins et John est emporté vers Purpan à Toulouse pour l’opération. Vu l’ampleur de la blessure, l’amputation était la seule issue possible. 

Ces 45 minutes d’attente m’ont permis une forme d’acceptation rapide et brutale de ce qui m’arrivait” explique John. « La chirurgienne qui s'est occupée de moi a été une vraie artiste ! Le plus long était de nettoyer l’ensemble de l’avant-bras qui était rempli de terre et de poussière pour éviter une inflammation post-opératoire. Je n’ai pas eu ces complications fort heureusement. Néanmoins, dans la batterie de tests qui m’a été faite après l’opération, une fêlure cervicale a été détectée. Il est indéniable que la mise en place d’une minerve dès l’intervention des pompiers m’a fait échapper au pire, c'est-à-dire la tétraplégie à vie, m’a-t-on dit. ».


Une rééducation compliquée 

Avec la covid qui est à son paroxysme, John jongle entre plusieurs centres de rééducation dont le centre de Maguelone dans l'Hérault où il passera plus de six mois en rééducation complète. Les visites se font difficiles. 

"Ma fêlure cervicale me vaut tout de même trois mois et demi de minerve nuit et jour ! J’ai eu énormément de soutien de beaucoup de personnes dont mes amis et ma famille qui se sont tout de suite mobilisés, que ce soit par appel, par message ou via une cagnotte. Les témoignages d’amour, d’amitié et de reconnaissance furent bien au-delà de mes espérances. Cependant, il me fallait me concentrer sur moi-même pour être sûr de ne pas rater ce virage très important. La vie serait à prendre au jour le jour, je serai confronté ici et là à des nouveaux ateliers qui me demandent une nouvelle façon d'interagir avec mon environnement : nettoyer, s'habiller, se nourrir, se loger, se laver, etc…”, explique John.

Les rencontres se font intenses avec des amis de fortune dans la difficulté, dans la douleur. Des liens très forts se créent ainsi qu’une cohésion de groupe où parler devient vital : “Se livrer à des gens qu’on ne connaît pas mais qui peuvent comprendre ce qu’on traverse, toujours dans le cadre d’une crise sanitaire mondiale sans précédent”, renchérit John.


L’éveil de nouveaux sens 

 Au fil des mois, John se reconstruit. Il doit réapprendre chaque geste, réapprendre à vivre tout simplement. 

Je devais apprivoiser ma nouvelle apparence, affronter le regard des gens, des inconnus, de la famille. Je me suis même mis à fumer la pipe (avec un peu de vert en sus) et je me suis mis à dessiner par pur hasard sur les feuilles de tabac. La fragilité de ce support me faisait oublier mon handicap. Ma rééducation est passée d’une approche matérielle à artistique”. 

Les mois passent, John guérit doucement. Ses journées sont partagées entre ergothérapeute, médecin, infirmière, médication, nuit horrible, douleur insupportable, sensation nouvelle et sport intense. 


Retour à la vraie vie

Grâce à son prothésiste, John teste plusieurs prothèses. Il peut faire un choix conscient et six mois plus tard, il rentre chez ses parents pour les fêtes de fin d’année.

Ma prothèse étant commandée, je n’avais plus qu’à attendre l’appel de mon prothésiste afin de finaliser celle-ci. Drôle d'impression que de rentrer chez soi après ces mois d’absence et d’avoir l’impression de rentrer dans la maison d’autrui. Les trajets en voiture dès le début étaient plus compliqués car je voyais des accidents à peu près partout. D’après mes toubibs, c’était normal suite à ma mésaventure”. 

John commence à s’équiper correctement et multiplie les dessins sur les feuilles de tabac, des feuilles qu’il commande directement d'Ukraine. D’une vie à 200 à l’heure dans son métier de barman, John apprend aujourd’hui à côtoyer la seconde, la minute, l'heure d’une façon bien différente. 

Ma mère m'avait fait la remarque qu'elle ne voyait plus la différence“, dit-il en souriant. "Mes neveux et nièces ont été surpris dans un premier temps mais la force des enfants est de tout transformer en quelque chose de magique. Mon cercle d'amis a encore augmenté grâce au psychologue, psychiatre, kiné et autres médecins. Mes amis également étaient là, même ceux de mon village d’enfance”.


Objectif : créer la prothèse de retour à l’emploi

Du fait qu’aucune pénibilité debout lui a été reconnue, seule la carte de travailleur handicapé lui fut accordée suite à un bras de fer administratif avec la MDPH (Maison Départementale pour les Personnes Handicapées). Les journées se suivent mais ne se ressemblent pas, en collocation avec sa mère, la moitié de la maison est devenue le centre de contrôle pour les différents courriers, appels et mails qu’ils sont obligés de traverser pour cette situation.

"Avant d’être barman, j’était prothésiste dentaire. Je me sens capable de pouvoir faire quelques actions dans le domaine médical et prothétique (maintenant que j’ai un pied dedans). Un cahier des charges sur une prothèse de retour à l’emploi est déjà dans les tuyaux. Si un jour, si elle est reconnue, elle pourrait aider beaucoup de gens, en tout cas je l’espère”. 

Récemment, John a été contacté par Nicolas Huchet et Jozina De-Graaf, des personnalités influentes dans le domaine de la prothèse, que ce soit dans la recherche du membre fantôme ou de nouveau système prothétique. Ces derniers sont très intéressés par son projet de prothèse ultramoderne peu chère, solide et adaptée. 

Les dés sont jetés et les perspectives d’avenir sont nombreuses pour John. Il reconnaît que sans cet accident, il n’aurait pas eu cette initiative de création.

 

Aujourd'hui, ses dessins sont très demandés et il expose bientôt à Marseille, en Suisse et à Berlin. Même si la reconstruction est compliquée et fastidieuse, longue et exigeante, John souhaite revenir le plus vite possible dans le milieu du travail et avoir dans les dix prochaines années une situation confortable où il pourra à nouveau s'épanouir. Il est sur la bonne voie…

L’année dernière, j’ai pu me reposer un peu sur mon île d’adoption et retrouver mes amis qui ont été d’un très grand soutien. Ils ont réagi en utilisant tout le panel des émotions humaines par lequel j’ai dû moi-même passer : larmes, colère, compassion, empathie. Ce fut émotionnellement épuisant mais il fallait passer par là pour avancer. Plusieurs patrons d’établissements réunionnais m'ont déjà commandé mes dessins, je suis heureux que ça plaise. La Réunion mi aime zot toute ! Mi espère atrouve à zot bientôt, et pourquoi pas exposer chez zot ”, termine John, pressé de retrouver toute sa bande de dalons.