Société

[1/2]Au bon vieux temps du lycée Leconte-de-Lisle: Pensionnat lontan, c’était in zafair mounoir!

Samedi 28 Janvier 2017 - 10:19

L'actuel collège Bourbon - Photo : Facebook
L'actuel collège Bourbon - Photo : Facebook
Pour les lycéens d’aujourd’hui, "Leconte-de-Lisle", c’est au Butor. Les pensionnaires ont de petites chambres, peuvent sortir se gaver au camion-bar quand ils veulent ou presque, et aller chez papa/maman n’importe quand. Ils fument légalement comme des pompiers aussi.

Ce lycée-là a ouvert ses portes en 1968. Avant, le "LLL" comme nous l’appelions, ils le connaissent sous le nom de "Collège-Bourbon", rue Jean-Chatel.

C’était lui, le lycée Leconte-de-Lisle, "avant qu’un goujat d’inspecteur Courtois, dixit Jacques Lougnon, ne le transformât en collège".

Réunion sans Corniche

Par chance pensais-je, grâce aux bonnes notes obtenues dans la classe de CM2 de "Ti-Souris" (madame Benoît Fontaine, à La Rivière), j’ai pu entrer au vieux lycée. J’en étais tout fier. Le con!

Que je précise d’abord ce qu’était l’île avant 1963 : pour aller quelque part, faute de Corniche, c’était la route de La Montagne ou celle du Grand-Brûlé.

Début septembre 1958, le môme de 10 ans a été jeté dans la fosse aux lions, démerde à ou tout seul! Quand j’ai vu s’éloigner la "Dauphine 35 CS 974" maternelle, larmes la coule dans mon zyeux : abandonné loin de la famille, de mes inséparables Michel, Alain, Jo, Alfred Rivière, Dédé, des potes des champs de cannes, de ma terre rousse de La Rivir… Loin des jolis minois de Huguette, Liliane et Jacqueline (entre autres), nos "amoureuses  (très platoniques: navé minm pas l’droit passe la main, ou rends compte ?)

Nous étions environ 90 prisonniers sous condition ; 30 "petits nouveaux", classes de 6è/5è, dans le 3è dortoir ; 30 "moyens" (les 4è, 3è, seconde) dans le 2è dortoir ; et 30 " grandsde 1è/terminale dans le 1er dortoir.

Des Yabs venus de partout…

Le régime était fort simple : incarcération totale !

Lorsque "Bichique" Desruisseaux et sa grosse femme, une Cafrine quatre fois grosse comme lui et d’une gentillesse comme pas permis, ou, plus tard, Casimir, avaient repoussé le lourd vantail en bois, la serrure électrique claquait comme un fouet et on pensait "heureusement qu’il y a le mur d’enceinte pas trop élevé". Ah ça, "le mur", on connaissait. Le meilleur franchissement se faisait derrière la bibliothèque de monsieur Béllème, par un gros arbre-de-l’Intendance permettant une escalade aisée vers la rue Monseigneur-de-Beaumont.

Car une fois au pensionnat, on y était pour un bon mois. Les sorties étaient rares. Nous, enfants de familles peu fortunées, venions de recoins éloignés alors, La Rivière, la Plaine-des-Palmistes ou des Cafres, Saint-Philippe, Hell-Bourg, Saint-Benoît, voire du Port qui était lui aussi de l’autre côté de ce foutu Cap-Bernard.

De St.-Benoît venait un condisciple issu d’une famille très démunie, un ami d’une rare intelligence raflant tous les prix d’excellence en français, latin, grec, histoire, géographie. Tous sauf celui d’EPS car il était plus maigre qu’in zoiseau chacouat. J’étais bien content d’être une classe en-dessous sinon je n’aurais jamais eu mes prix de français, d’instruction religieuse ou d’histoire/géo : pas contre Jean-Claude Fruteau !

Autorail, RTR, car Patel…

Les internes de "LLL" avaient le droit d’aller voir leurs familles le dernier samedi de chaque mois. Toute une expédition…

Après la dernière classe, à 11h30, négligeant les repas de M. Germinal notre vieux cuistot, nous nous livrions à une ruée éperdue à travers St-Denis jusqu’à la gare routière. Là, suant, soufflant, nous envahissions l’autorail, successeur du ti-train lontan. L’autorail avait sur ce dernier l’avantage d’être au diésel, ce qui nous épargnait les fumées noires et autres escarbilles du train au bois !

Tunnel jusqu’au Port où nous quittaient les enfants du coin, Mickaël Rosalie, Jean-Luc Eugénie… et notre pote pion, "grand Raymond", monsieur Lauret, le plus gentil de tous les surveillants que j’ai connus.

Là nous investissions l’autobus couleur marron de la RTR (régie des transports routiers), ancêtre des cars jaunes. Nous en avions pour des heures jusqu’à St-Louis. Là, nouveau changement ; nous prenions la "fangonnette" (fourgonnette) Patel jusqu’à La Rivière.

Nous étions chez maman à 7h du soir !

Juste le temps de faire le tour de la case !

Rapide aller-retour chez les potes les plus proches, quelques engueulades quant au bulletin mensuel parfois, félicitations à Michel pour ses fabuleux résultats en math, engueulades pour bib sur le même sujet, le temps à peine de faire le tour de la case, saluer Ila, notre chienne boxer, déguster le dîner-momon (Justy était une cuisinière hors pair) et au pieu.

Le lendemain, petit déj’, quelques conneries habituelles, coup de téléphone aux grands-parents, car du lycée, c’était pas possible. Le "35" à Cilaos pour mamie Francia, le "42 " à Saint-Jo pour Pépé/Mémé. Il fallait de la patience, la téléphoniste de La Rivière devant contacter celle de Saint-Louis qui elle-même appelait celle de St-Pierre, qui appelait sa collègue de Saint-Joseph qui, enfin, sonnait chez Pépé/Mémé. Ouf !

On faisait le tour de la cour familiale, pillions les touffes de cannes-tamarin, égrenions les derniers muscats de la treille raisin et c’était déjà 10h30 ; l’heure d’aller à table car après, le car-Patel n’attendrait pas.

La seule piscine de l’île !

A 11h30, c’était le trajet inverse de la veille : car-Patel vers Saint-Louis, autocar pour le Port et autorail jusqu’à Saint-Denis. Nous étions au "LLL" vers les 18h30, juste pour le dîner. Ah la belle vie  que voilà !

Ordinairement, avant la classe de seconde, les internes ne sortaient du lycée que le jeudi après-midi, en rang par deux, sous l’œil sévère du pion. On nous emmenait, au choix, au Jardin de l’Etat ou à la piscine du fond de la rivière Saint-Denis.

Cette piscine (d’eau douce) était alors la seule du chef-lieu (de toute l’île, en fin de compte) et dépendait de l’EER (Energie électrique de La Réunion, ancêtre d’EDF). C’est là que nous avons tous appris à nager.

Il y avait là un court de tennis mais réservé à quelques membres de la haute société dionysienne. Passez au loin !

Il y avait aussi un salon-bar avec des frigos bien garnis… qui étaient mal gardés, si vous voyez ce que je veux dire.

"Henri-Batteur"

Au Jardin de l’Etat, les plaisirs étaient d’une nature toute différente. Une fois sur place, après avoir cassé les pieds du singe de service dans sa cage, nous nous empressions vers les chiottes où "s’activait" Henri-Batteur, un bonhomme blanc-rose, portant béret noir, short kaki et chemisette blanche, souriant, qui passait son temps à se masturber au vu et au su de tous !

Il n’a jamais tenté de nous faire des offres insanes, se contentant de se taper la colonne, laissant les allants et les venants admirer son engin, en prenant tout son temps. Nous, ça nous faisait rire. Quand je vous dis que les joies de l’esprit sont tout-de-même les plus belles!

(à suivre…)
Jules Bénard
Lu 9909 fois



1.Posté par Janus le 28/01/2017 12:15

Bonjour Jules,

Excellente mémoire, et beaucoup de souvenirs pour moi ... Même si je suis plus jeune que toi :-) :-) :-)

J'ai eu comme "camarades de jeu" en 6ème, dans ce même établissement, un certain Pierrot DUPUY :-) :-) :-) ... Il y avait aussi Ibrahim DINDAR, Laurent VERGES, Alain BENARD ... C'était la dernière année ou cet établissement s'appelait encore "Lycée LECONTE DE LISLE", Et pour garder ce fameux portail d'entrée, il y avait un certain "Volaille" ... Plus connu aujourd'hui comme "journalise sportif" à la télé :-) :-) :-)

Un prof d'anglais inoubliable ... Mr CHEVASSUS.
Un prof de musique inimitable ... "TOURNESOL".
Une prof d'anglais qui faisait fantasmer tous les élèves, et les autres profs ... Melle JACQUEMOT.

Je ne vais pas tous les citer, Mme SCHERRER, Mr FONTAINE ... Tous ces enseignants qui avaient la foi, et qui nous transmis cette envie d'apprendre et de savoir ...

Encore merci pour ces souvenirs ... Restant dans l'attente de la suite de ton récit :-):-):-)

JANUS

2.Posté par Jules Bénard le 28/01/2017 13:41

à JANUS :
merci pour ces compliments, l'ami.
Il y aura des suites ; on ne peut tout dire en une fois et il faut bien faire piaffer le lecteur.
Parmi les petites prof mignonnes, il y en avait une qui professait l'espagnol, une certaine madame Thibaut... qui se s'accoudait au balcon du 1er étage... alors qu'elle avait déjà un sacré balcon elle-même !
Nous, nous té qui tir corner !!!
A bientôt, promis.

3.Posté par JP le 28/01/2017 17:15

Dans les promotions d'avant, nous avions un sacré prof de physique : Monsieur Nauche (avec sa petite moustache) qui faisait notre bonheur en TP, en ratant la plupart de ses tests et qui nous faisait quitter la salle en courant par peur d'être gazés, la main sur le nez. Ce gentil prof, au demeurant, arrivait toujours en costume gris et sac de cuir noir dans une Renault Dauphine, derrière laquelle se garait une DS Citroën, d'un élève de Terminale, actuellement Maire de St André. Je comprenais difficilement de ma seconde Prime ces deux statuts : qu'un élève ait une plus jolie voiture qu'un prof de Lycée ! c'était une époque ...

4.Posté par Lauret Raymond le 28/01/2017 19:26

Jules a le don de nous rappeler des moments particulièrement riches de notre histoire, de ces petites histoires qui ont fait notre vie de jeunes réunionnais devenus grands et, pour certains , qui ont eu à servir notre île. Pour cela, rien que pour cela, Jules nous est cher à tous. Et nous lui devons beaucoup.

Raymond Lauret

5.Posté par A Janus le 29/01/2017 07:28

Vous avez dû connaître cette chanson (sur un air de Brassens) : "Quand Jacquemot dégraphait son corsa-a-ge"...

6.Posté par Crakotte le 29/01/2017 07:47

oh merci M.BENARD pour ce petit retour dans le passé, la belle époque sur cette ile, j'attends avec impatience la suite, encore bravo et on vous dit à très bientôt car je pense que nous sommes très nombreux à vous lire sur ce site!

7.Posté par Fidol Castre le 29/01/2017 08:01

A l'époque, il y avait des professeurs aussi.

8.Posté par Jules Bénard le 29/01/2017 09:41

à posté 7 "fidol castré" :
Ne nous impatientons pas, cher ami , ça va venir.
Il y a tant à raconter aussi...
Amitiés, Jules.

9.Posté par A Janus (bis) le 29/01/2017 10:33

Oups ! "dégrafait", bien sûr ! Sur l'air de "Quand Margaux dégrafait..."

10.Posté par Juliette CARANTA-PAVARD le 29/01/2017 11:26

*Jules: que du bonheur ce rétro-pédalage... - Merci à toi !

*On connaissait le goût des petits plaisirs, vécus comme de vrais grands bonheurs.

*On était "nature", avec plein de personnages... inoubliés; merci pour eux.

11.Posté par zorbec le 29/01/2017 13:37

Hum.. "... nous enfants de familles peu fortunées...". Tout est relatif. En 1958, à La Réunion, disposer d'une "Dauphine" et du téléphone à la case, c'était pas le grand luxe certes, mais ce n'était pas non plus la mizèr noir. A l'époque dans les hauts de Sindni, nous n'avions que nos petits "train 11" - c'est-à-dire nos jambes - pour aller à l'école ou pour "descendre" en ville à plusieurs kilomètres. L'eau, il fallait aller la puiser dans une fontaine bien souvent au régime goute-à-goutte ou dans la rivière voisine. La lumière, c'était les lampes à pétrole en fer blanc, quelques fois un fanal ou des lampes-tempête. Les bougies, on les sortait par temps de cyclone. Un peu plus tard au collège Bourbon, le plaisir de se précipiter sur les pianos désaccordés de "Tournesol" et d'écouter M. Nauche nous parler de ses "fils de de fer", dont certains étaient en acier ou en cuivre ! Parfois, il fallait aussi supporter en plein cours le passage matinal et odorant dans les rues des "camions tinette" où officiaient des condamnés chargés de récolter les excréments humains pour alimenter l'usine à engrais sur le flanc de la montagne... Ah oui, c'était un zafair !

12.Posté par Fidol Castre le 29/01/2017 13:42

à posté 7 "fidol castré" :
Ne nous impatientons pas, cher ami , ça va venir.
Il y a tant à raconter aussi...
Amitiés, Jules.


Ce n'est pas de l'impatience. C'est un constat.
A l'époque, il y avait des professeurs.

De nos jours, il reste des militants socialistes fumeurs de joints qui appellent leurs élèves de 10 ans "madame" car "mademoiselle" fait trop sexiste.

Oui, parlez nous des professeurs d'antan.

13.Posté par L'Ardéchoise le 29/01/2017 20:09

Lire au fil des jours, lire au fil du temps...
Partager des moments que l'on n'a pas connus, attendre le prochain épisode du feuilleton...
Et espérer qu'un jour, ces mots seront imprimés pour les retrouver à loisir au fil des pages !

14.Posté par Croquant PAYS le 29/01/2017 20:37

A post 11 zorbec
Je suis convaincu que vous aussi, comme notre ami Jules, mais sur un registre différent, vous avez de belles histoires à raconter. Celle de Jules, je la vois de l'extérieur comme un beau tableau. La vôtre et la mienne se ressemblent ENORMEMENT, j'en suis convaincu, alors que vous êtes à St Denis et moi au Tampon.
Ecrivez quelques uns de vos souvenirs et si Zinfos les publie, je suis persuadé que je ne serai pas le seul à me reconnaître. Et peut-être que moi aussi je pourrai faire un effort de mémoire à partager.

15.Posté par Pierre Vergereau le 30/01/2017 09:15 (depuis mobile)

Jules la piscine du fond de la rivière devait être celle du BOTC. Il y avait une autre pscine d'eau de mer, celle du Barachois.

16.Posté par RADIO BISTROT le 30/01/2017 13:03

J'en profite pour poser une question : Qui a connu le professeur Léonce HOAREAU ?

17.Posté par R. Mayer le 30/01/2017 14:47

J’ai lu le début de cet article sur le LLL ; sans même regarder l’auteur, j’ai senti tout de suite qu’il s’agissait de Jules.

Je ne me suis pas trompé !

Moi qui fus lycéen durant ces belles années, je ne cache pas que je ressens énormément de plaisir, de nostalgie aussi, Jules, quand tu nous offres des récits de cette époque.

Permets-moi de rajouter quelques détails, non pas que tes écrits souffrent de manques, loin de là, mais
« mi veux tellement rajouter mon graind’sel » !

Et là, je pense à notre Professeur de travail manuel (On disait qu’il était agrégé en bois). Un homme affable, passionné et aimé de tous ses élèves. Son surnom, c’était « Fruit à pain ».

Nous allions tous avec empressement dans son atelier, car, grâce à lui, relier un livre était devenu pour nous presqu’une formalité.

Je m’arrête là en attendant de te lire encore et encore. Bravo, Jules.

18.Posté par Alex Junot le 31/01/2017 09:48

Même ressenti que R. Mayer, avec un pti grain de sel.
LLL égale "les ailes", c'était le nom de l'équipe de lycéens qui disputait le traditionnel relais à travers Saint Denis, au sein de laquelle a couru notre prof de sport le véloce VELOUPOULLE Marius que je salue.
A te lire avec le même plaisir Jules.

19.Posté par Jules Bénard le 31/01/2017 17:47

à posté 15 "Pierre Vergereau" :

La piscine du Barachois est arrivée bien après. Je ne sais plus en quelle année mais bien après, ça, j'en suis sûr.

20.Posté par TiCréolBradfer le 01/06/2017 20:28

Post 19. Jules, après oui, bien après, non: 1959...

21.Posté par TiCréolBradfer le 01/06/2017 20:53

Pour R. Mayer, post 17. Sauf erreur, "Fruit à pain" c'était le prof de maths Jean-Pierre, père du sulfureux petit juge Thierry Jean-Pierre.

22.Posté par TiCréolBradfer le 01/06/2017 21:19

Pour Radio Bistrot, Post 16. Ben, tout le monde a connu Tara, l'un des meilleurs profs (lettres classiques) de La Réunion de 1952 à sa retraite en 1995. Pourquoi?

23.Posté par TiCréolBradfer le 03/06/2017 12:45

Rectif sur post 21. Ceci dit, je confonds peut-être "Fruit à pain" et "Mangue carotte"...

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