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Courrier des lecteurs

​Merci aux Samaritains


Lundi 28 Décembre 2020. 4h45. Des coups à la porte. Quelqu’un frappe. Qui est-ce ? Ma mère, déjà éveillée, se dirige vers l’entrée. Elle n’ouvre pas. Des coups, encore. Et si c’était urgent ? Elle n’ouvre pas, ne se signale pas. Le grand-père lui disait toujours : « n’ouvre jamais si tu ne sais pas qui frappe, et n’allume pas la lumière ». Conseil d’un ancien qui ne sert souvent jamais, ou qui ne sert qu’une fois dans la vie, pour sauver la vie.

Par Thierry LAUDE, professeur de Philosophie - Publié le Mercredi 6 Janvier 2021 à 10:50 | Lu 1767 fois

​Merci aux Samaritains
« Ouvre, mi tue ! » C’est un cri, un hurlement. La mort est là. Le cauchemar commence. Il durera plusieurs dizaines de minutes. Les coups sont plus agressifs, l’homme veut forcer la poignée. « Ouvre, mi tue ! » Dehors, derrière la porte, l’homme, absolument inconnu, hurle qu’il tuera tout le monde dans la maison, saccage la terrasse, brise tout ce qu’il peut briser. Il a un grand couteau qu’il utilise sur la porte, déterminé. Alors ma mère hurle. « Comme c’est mon dernier souffle, autant qu’il serve à hurler ». Des passants passent. Ma mère trouve la force d’appeler par téléphone l’infirmière, qui est déjà sur la route, pour les soins au beau-père, malade d’Alzheimer. Le pauvre homme ne peut plus ni parler ni se mouvoir. Sans défense pour lui-même, sans défense pour sa femme. Elle continue à hurler, appelle à l’aide.

Les cris de la victime répondent aux cris du furieux. Le voisin accourt, voit l’agresseur, croise un regard qui dit la détermination. L’homme a en effet un grand couteau. Ils se toisent, à distance. Le furieux est déterminé. Pendant ce temps, l’infirmière a eu la présence d’esprit d’appeler les gendarmes. Ils arriveront à temps pour interpeller l’homme qui surveillait non loin le moment de revenir. Sur la porte qu’il n’a pas réussi à forcer il a laissé une inscription macabre avec son couteau, qu’il vaut mieux laisser le soin à la justice et à la médecine d’interpréter. L’affaire leur appartient désormais.

Ma mère vit toujours sous le coup de ce traumatisme. Elle vit dans l’angoisse, la maison demeure fermée. Elle a peur du moindre bruit, et même d’un trop grand silence. Le médecin lui conseille d’aller à l’hôpital, mais elle doit s’occuper de son mari malade. Cependant elle tient a ce que des remerciements sincères soient adressés à tous ceux qui l’ont assisté et l’assistent encore dans l’épreuve. René Char dans son poème « Qu’il vive ! » écrit ces mots simples : « Dans mon pays, on remercie ». Oui, il faut remercier. Il faut remercier ceux que nous pouvons appeler les « Samaritains » selon la description qui en est faite dans le beau récit biblique. Le Samaritain est un homme dont on ignore le nom (on ne connaît que sa région, la Samarie) et qui porte assistance de façon désintéressée à un pauvre inconnu agressé et laissé nu, pour mort, sur un chemin. Il le recueille, le soigne, lui donne même de quoi rentrer chez lui, se privant pour un étranger. Oui, il faut remercier les Samaritains.

Il faut remercier le voisin qui, armé de son courage, a su accourir quand les passants passaient pour faire face seul au danger. Il a entravé le malheur qui s’écrivait. Il faut remercier l’infirmière qui a su appeler les gendarmes et arriver au plus vite pour porter assistance à ma mère, pour lui apporter soin, amour et présence. Il faut remercier tous les proches, de sang et de coeur, qui ont su apporter le plus grand des remèdes au mal et à l’angoisse : l’amour. Il faut remercier le docteur, qui a su comme toujours trouver les mots et le temps pour amoindrir le mal du traumatisme. Il faut remercier les pharmaciens pour leur écoute, leur aide, leur prévenance. Il faut remercier le Maire de Bras-Panon, M. Jeannick Atchapa, qui, dans la matinée même, sitôt informé, a rendu visite à ma mère, a su ensuite l’appeler régulièrement, la joindre à chaque fois pour la rassurer, l’assurer de son
soutien, et pour mobiliser les moyens en sa possession pour que l’affaire soit prise avec le plus grand sérieux afin de mettre à l’abri une citoyenne de sa ville. Il faut remercier aussi les autorités judiciaires qui ont agi avec la plus grande célérité et pris la mesure d’une affaire qui aurait pu mener au pire.

Il faut remercier les forces de l’ordre, enfin, les gendarmes de garde de Sainte-Marie, les gendarmes de Bras-Panon, la police municipale de Bras-Panon. Il peut paraître étrange à certains de voir dans les gendarmes et les policiers des Samaritains. Paul Ricoeur dans Histoire et vérité, analysant la situation de la France au lendemain de la guerre, compare l’employé des postes, le facteur, précisément à un Samaritain. Un Samaritain de notre temps. Celui qui accomplit une mission de service sans distinction des citoyens est en effet analogue à ce Samaritain. Il faut remercier les gendarmes et les policiers, qui sont des Samaritains. C’est devenu une détestable coutume aujourd’hui de les blâmer, voire de les insulter, avec des formules honteuses et stupides telles que : « tout le monde déteste la police », ou encore l’horrible formule « ACAB » (« All cops are bastards ») doublement
stupide, car elle fait passer une stupidité d’un autre pays pour un effet de mode dans le nôtre. Les gendarmes et les policiers sont des fils et des filles, des pères et des mères, des êtres dont la mission est d’être un rempart pour les humains face aux inhumains. Que ceux qui hurlent les slogans haineux se le disent : lorsque leur enfant, leur parent, aura face à eux un furieux avec un couteau, il sera heureux de savoir qu’un policier ou un gendarme sera assez fou ou assez héroïque pour se mettre en travers, affronter le danger pour sauver une autre vie que la sienne. C’est l’un des gestes les plus nobles que de risquer sa vie pour un autre, de risquer de faire de ses propres enfants des orphelins pour que les enfants d’un autre aient toujours des parents, de risquer de faire de ses propres parents des éplorés pour que d’autres parents n’aient pas à pleurer leurs enfants. Personne, absolument personne, pourvu qu’il y pense, pourvu qu’il ait un coeur, pourvu qu’il soit humain, ne saurait détester ceux, hommes ou femmes (car le courage n’a pas de sexe) qui sont capables de donner leur vie pour qu’un autre vive, comme le Colonel Beltrame, qui a troqué sa vie contre celle d’une otage, comme les trois gendarmes récemment tués pour être venus à l’aide d’une femme menacée. Oui, il faut remercier les policiers et les gendarmes, qui sont des Samaritains.

Merci aux gendarmes de Sainte-Marie, de garde à ce moment, qui sont intervenus rapidement pour interpeller l’individu. Merci aux gendarmes de Bras-Panon, qui sont venus sur les lieux, ont prolongé l’enquête. Merci aussi à la police municipale pour ses visites, son soutien, sa vigilance et ses rondes. Merci à tous pour avoir su intervenir et ensuite trouver les mots, faire preuve d’humanité, prendre le temps de rassurer une dame traumatisée et terrifiée.

Que se serait-il passé ce jour-là si les choses avaient été différentes ? Si la porte avait cédé, si elle avait été ouverte ? Il vaut mieux ne pas y penser. Une femme d’un certain âge, avec une prothèse de hanche, qui se dévoue pour soigner jour et nuit son mari malade, aurait fait face à la mort. Ricoeur a encore une très belle formule pour décrire la lutte entre le bien et le mal. Que cette formule soit vraie, fausse, peu importe ; elle est sublime. « Là où le mal abonde, la grâce surabonde ». Ce jour-là, qui aurait pu être maudit, il y avait peut-être un peu de grâce derrière cette porte. Une étoile était là, peut-être. Une étoile et des Samaritains. Remercions l’étoile, remercions les Samaritains.

Nous vivons une époque terrible où, par-dessus tout, la première chose qui nous manque c’est l’espoir. L’espoir est le premier vaccin dont nous avons besoin. C’est l’espoir qui nous fait nous lever le matin en oubliant hier, c’est avec espoir dans le lendemain que nous nous couchons le soir. Sans espoir, l’avenir est analogue au mauvais passé, et le présent est piégé dans ce cercle. Mais il reste un espoir. À bien y penser, il n’y a guère qu’une chose qui donne de l’espoir : c’est l’humain lui-même. C’est le même humain qui nous fait désespérer qui est aussi celui qui peut refonder l’espoir. Au risque de produire les plus étranges vœux, formons le vœu que l’année qui vient soit celle de l’avènement des Samaritains. Ce sont des Samaritains qui soignent, ce sont des Samaritains qui secourent, ce sont des Samaritains qui enseignent, Ce sont des Samaritains qui nourrissent, qui écoutent, qui distribuent le courrier, qui nettoient nos rues. 2020 a survécu grâce aux Samaritains. Il faut souhaiter à tous, ici, ailleurs, d’avoir dans sa vie des Samaritains, d’être des Samaritains. Alors l’humain sera sauvé, alors le monde sera sauvé. Voici l’espoir.

Quand à l’agresseur, il n’y a rien à lui dire, seulement espérer encore ceci. L’homme est un animal qui sort du néant à la naissance pour entrer dans le néant à la mort. Entre ces deux néants il y a un voyage qu’on appelle la vie. Ce voyage peut être beau et en valoir la peine, si on consacre sa vie au Bien. Ce voyage peut aussi être vain, si on se consacre au Mal, qui est encore un néant. Sortir du néant pour vivre dans le néant avant de plonger dans le néant n’a aucun sens. Je garde un espoir. Si au fond du Bien il y a toujours la tentation du Mal, au fond du Mal il y a toujours la tentation du Bien. Ce sont les Samaritains qui se laissent tenter par le Bien et donnent à ce petit espace de temps entre le néant quitté et le néant rejoint le sens de toute une vie. Se laisser tenter par le Bien, c’est la seule digne façon de vivre. Merci aux Samaritains.




1.Posté par Guétali le 06/01/2021 14:30

Beau texte. Belle plume. Faites le lire à votre mère. Son coeur sera capable d'y discerner l'affection que vous lui portez.


Votre mère a eu de la chance. Cette chance était prédestinée ce qui néantise quelque peu votre concept de néant permanent, juste séparé par un éclair hasardeux de vie.

Concernant l'espérance, pour des lendemains heureux, soyons lucides...Nous ne sommes et ne serons jamais gouvernés par des Samaritains exemples de charité efficace et désintéressés.ils n'ont pas pour préoccupation "le bonheur d'autrui" mais "l'amour du pouvoir et de ses attributs".

Et comme l'exemple vient d'en haut, on ne peut exiger de ceux d'en bas, qu'ils soient exemplaires, d'autant que ceux qui sont au sommet même le plus modeste, viennent d'en bas: comme vous le dites, le bien et le mal coexistent en l'homme mais cette cohabitation n'est pas du tout pacifique et l'actualité nous démontre que la malfaisance a tendance à l'emporter.

2.Posté par A mon avis le 07/01/2021 14:03

Le "Bien" ; le "Mal"
"Les "Bons Samaritains"
« Là où le mal abonde, la grâce surabonde »
"Ce voyage peut être beau et en valoir la peine, si on consacre sa vie au Bien. Ce voyage peut aussi être vain, si on se consacre au Mal, qui est encore un néant. "


Professeur de philosophie ou prédicateur ?

Le "bien" et le "mal" ?
Notions de morale très relatives, qui dépendent de quel côté on se place. Souvent, ce qui est considéré comme "Bien" pour les uns, peut être considéré comme "Mal" pour d'autres !

Question : quelle est la cause de cette agression ? Qu'est-ce qui a poussé l'agresseur a avoir un tel comportement ?
(sans vouloir excuser son geste)

3.Posté par Grand Yab le 08/01/2021 13:07

Il faudra penser à remercier aussi son avocat qui trouvera, j'en suis sûr, toutes les circonstances atténuantes pour expliquer ses actes. Il faudra penser à remercier également le juge qui, au vu de son casier judiciaire vierge, lui accordera son indulgence et prononcera une misérable peine. Il faudra penser à remercier la société, les autres samaritains, les "mauvais" samaritains qui continueront à fixer leur nombril et qui penseront tout bonnement "Heureusement que ce n'était pas ma mère".

4.Posté par A mon avis le 08/01/2021 21:29

@ 3.Posté par Grand Yab
Vous qui semblez bien connaître cette affaire : pourquoi cet homme s'en est-il pris précisément à cette maison ?

5.Posté par Grand Yab le 12/01/2021 14:44

@ 4. A mon avis
Vous devriez peut-être songer à changer de pseudo : Vous n'avez jamais aucun avis. Vous passez la majeure partie de votre temps à critiquer les commentaires des autres alors que, au cas où vous l'auriez oublié, le but du "jeu" est de commenter le fond de l'article mis en ligne. Pourquoi rechercher la cause d'une agression ? Il n'y a AUCUNE raison d'agresser quelqu'un. Dans la majorité des situations il s'agit d'opportunité : un prédateur voit une proie facile (femme, faible, vieux, malade...) et se moque royalement de son identité, de son passé, de son histoire.

6.Posté par A mon avis le 12/01/2021 18:33

@ 5.Posté par Grand Yab
Vous avez raison, je critique le contenu des billets et des commentaires. Critiquer, c'est analyser et discuter c'est à dire donner son avis sur ce qui est écrit.

Un professeur de philosophie écrit un article où il traite du bien et du mal. Demander ce qui a bien pu pousser l'agresseur à commettre un tel ,geste (tout à fait condamnable), c'est bien traiter du fond du problème. Car derrière la façade du bien, on ne sait pas toujours ce qui se cache. C'est cette partie de son exposé que le professeur de philosophie a omis.

Vous dites : "Il n'y a AUCUNE raison d'agresser quelqu'un."
Ce n'est pas exact. Il y a bien au contraire de multiples raisons pour pousser à agresser qu'un. Chaque jour en apporte la preuve dans les médias.
Ce qui n'est pas raisonnable,c'est de passer à l'acte. Le passage à l'acte est condamnable. Mais il n'interdit pas de chercher à comprendre la motivation de l'agresseur.

Pensez vous qu'il n'y a que des prédateurs sont sont agressifs ?

7.Posté par Grand yab le 14/01/2021 17:43

@6 posté par A mon avis
Si j'ai bien compris, selon vous, la notion de bien et de mal devrait être réservée à la religion (prédicateur) et non à la philosophie ? Je pense, au contraire, que le mal est un sujet beaucoup trop important pour le laisser seulement aux religieux.
Je n'ai pas écrit que seuls les prédateurs étaient agressifs. J'ai écrit "dans la majorité des cas".
Ne pensez vous pas que le passage à l'acte survient JUSTEMENT parceque l'agressivité a germé d'abord dans l'esprit de l'agresseur ? La question devient alors qu'est ce qui nous pousse à laisser germer cette agressivité ? On s'aperçoit alors qu'il n'y a pas un su grand fossé entre la philosophie et la religion...

8.Posté par A mon avis le 17/01/2021 13:30

@ Grand Yan
C’est bien de vous poser des questions.

La religion est à l’opposé de la philosophie.
La religion empêche de réfléchir. Elle IMPOSE son dogme. Elle demande aux fidèles, aux dévots d’obéir à la parole de son dieu de ses divinités, de son prophète. Sans contester, sans discuter. Sinon c’est la punition, l’excommunication, l’exclusion et parfois même l’exécution !

La philosophie, tout au contraire, pose des questions sur tout, demande de réfléchir : c’est quoi le bien ? Le mal ? Le beau ? C’est quoi dieu ? C’est quoi l’amour ? La haine ? C’est quoi la religion ?
Etc.
C’est une grave erreur de croire que religion et philosophie sont proches. Elles sont tout à fait opposées.

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