Société

​Hommage à une vieille institutrice - La Rivière est en deuil : "Mââââme Fritz" s’en est allée

Vendredi 25 Mai 2018 - 11:06

Image d'illustration - La cour de l’école primaire de La Possession en 1976 (C’était Hier, Volume 5, Daniel Vaxellaire, édition Orphie)
Image d'illustration - La cour de l’école primaire de La Possession en 1976 (C’était Hier, Volume 5, Daniel Vaxellaire, édition Orphie)
Ses amis l’appelaient Gaby. Pour nous, elle était "Mââââme Fritz", selon l’antique tradition créole voulant qu’on appelât une épouse du nom de son mari.

Notre vieille institutrice de CM1 était l’épouse de Fritz Lebreton, préposé des postes qui ne semblait aimer personne. Peu importe ! Gaby avait un tel capital d’amour autour d’elle…

Forte femme au visage rond, à la chevelure ondulée, perpétuellement souriante, avec dans ses yeux l’air d’aimer la terre entière. Et de fait, elle manifestait une profonde empathie pour tous ses semblables, du plus humble au plus nanti, et ce n’était pas une attitude : elle était comme ça.

À l’école Hégésippe-Hoareau, elle était connue comme celle dont les élèves ne redoublaient jamais. Parce qu’elle avait un sens de la pédagogie défiant l’imagination.

De fait, je ne peux penser à elle sans évoquer tous ces vieux instituteurs d’antan qui entraient en pédagogie comme d’autres en religion. Tous ces Théodore, Pierrot Malet-le-Grand, Ti-Souris (Mme Benoît Fontaine), Mme Céssé, Ludo, Émile Fontaine, Achille Grondin, Félicien-ti-Zoreilles, vieux Fernand, Pépé Justinien… ces enseignants si imprégnés de leur mission qui, comme je l’ai dit et le répèterai toujours, auraient été fichus d’apprendre à lire à une vache si on les y avait obligés.

Pour combattre les « écritures en pattes de mouches », le lot de la plupart de nos petits potes aux mains devenues calleuses à cause des travaux des champs et des charroyages de l’eau, Mââââme Fritz avait institué « son » système d’écriture. À mon entrée dans sa classe, le premier jour, elle avait dit :

"Ti-Jules, chez moi, on écrit en script !"

Et comme nous ne comprenions pas, elle avait lancé à la cantonade :

"I écrit com’ dans les livres, si zot i préfère !"

Là au moins, elle était sûre de comprendre ce que nous écrivions.

Nous avions du plaisir à travailler sous sa férule. Même quand elle engueulait l’un de nous, c’était avec le sourire. Comment vouliez-vous ne pas l’aimer ? Le seul mauvais souvenir que je conserve de mon passage dans sa classe, ne vient pas d’elle mais d’un condisciple au mauvais caractère, "garçon Piong-Song".

Ce fils de commerçant n’aimait personne et ne supportait pas l’adversité. Un jour que je l’avais engueulé pour je ne sais quelle broutille, il saisit son compas (ces petits compas en bois à la pointe aiguisée), me le lança ; l’engin se planta dans ma cuisse et il reçut mon poing dans la figure avant la paire de claques de Gaby. Avec le sourire.

J’ai eu l’immense plaisir de la revoir, voici quelque vingt ans. C’était au Bloc, à Cilaos, sur la route de Bras-Sec. Je m’y arrêtai comme tous les touristes passant par là, histoire de recueillir un peu de cette eau merveilleuse coulant d’un petit tuyau en prise directe sur la montagne, une eau extraordinairement fraîche et pure. 

Elle était là avec un de ses fils, un pote avec qui on se fritait en vacances à Étang-Salé mais très bon copain quand même.

Elle s’avança vers moi, son éternel beau sourire aux lèvres et dans les yeux. Sans doute parce que j’avais pris de l’âge, elle me vouvoya (politesse d’autrefois, bien oubliée elle aussi !) :

"Je suis heureuse de voir ce que vous êtes devenu, Jules. Journaliste, écrivain ; vous avez tenu toutes les promesses de votre enfance !"

La réponse qui me vint immédiatement :

"C’est parce que j’ai eu de bonnes institutrices !"

Nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre.

Il y a quelques minutes que mon ami Jack m’a fait part de son décès. Je sais qu’il est dérisoire de lutter contre l’inéluctable et ne vais donc pas accuser le ciel ni la terre. Je peux juste dire qu’il n’y a pas qu’au-dehors qu’il pleut, les enfants.

Salut à toi, Mââââme Fritz, et merci pour tout ce que tu nous as donné ; merci pour ton coeur grand comme ça !

Ti-Jules
Jules Bénard
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1.Posté par Jean le 25/05/2018 17:25

"l’antique tradition créole voulant qu’on appelât une épouse du nom de son mari. "

C'est pas plutôt le prénom du mari Mr Jules ?

Encore merci pour vos si beaux récits du passé !

2.Posté par Ti Tangue rappeur instit le 25/05/2018 21:19

Mon Dieu M. Jules heureusement que moi aussi j’ai connu Mme Marie Alice HOARAU Mme Pigagnol M. Bourgogne Ti Volia Mme Métro car l’instituteur que je connais aujourd’hui nana tatouage y écoute RAP et souvent en AM et dit que marmaille y fatigue a li ? après comment ou veut marmailles deviennent pas gratels

3.Posté par Ti tangue etourdi le 26/05/2018 10:02 (depuis mobile)

Lire Monsieur BOURGINE et sa badine

4.Posté par noe le 26/05/2018 12:08

Bon ! C'est bien un hommage mais ce sont ces profs-là qui ont créé ces paresseux d'aujourd'hui … les personnes de plus de 25 ans , souvent ne font rien de leurs 10 doigts et ne vivent que des aides … C'est pas un honneur mais une constatation de l'échec de l'école qui commence dès le primaire avec ces instits mal formés de jadis … Heureusement que le Ministre actuel remet de l'ordre dans les pédagogies !

5.Posté par Napoline le 26/05/2018 16:11

oté Mr Jules! je n'ai que 52 ans mais j'ai bien connue tout ce beau monde. Je me délecte de vos histoires. Et ces images gravées dans mon coco me permettent de mettre un visage sur chaque nom.
Dans les institutrices, il ne faut pas oublier celles qui ont fait l'école marron. Melle Renette DORILAS de la rue gonneau par exemple qui a reçu dans sa classe quelques curés et maires de la réunion.

A quand votre livre sur la vie de cette belle ville?

6.Posté par Lebreton Fritz Gabrielle le 26/05/2018 19:38 (depuis mobile)

Noé : ma grand-mère Maaamm Fritz avait 97 ans... la rétraite était à son époque a 60 ans... ALORS je te prie de bien vouloir fermer ta bouche gâté qui dit beaucoup de bêtises ! Ne salis pas la mémoire de ma mamie je te pris ! Merci pess ti mouk**

7.Posté par Jules Bénard le 27/05/2018 09:56

à NOÉ :

On dit "con à bouffer des bites par paquets de 20".
Inscrivez donc ça sur votre CV ! Il vous sied comme un gant et m... pour oser salir ces enseignants qui nous ont formés... ce qui vous a manqué apparemment. Troudki !

8.Posté par Carlo le Calamar le 27/05/2018 23:18

@Jules Bénard et mme Lebreton, concernant noe, sachez que c’est un enseignant lui-même, il salit la mémoire de cette génération des plus de 25 ans alors qu’il en fait partie. Il forme donc les moins de 25 ans d’aujourd’hui certainement de la même manière qu’il a été formé (cad à ne rien savoir faire de ses dix doigts)...

Sinon merci Mr Jules Bénard pour ses écrits qui honorent cette dame et sa famille et qui vous octroient la sympathie du plus grand nombre.

9.Posté par ??? le 28/05/2018 20:51

Noe, par rapport au post 7 : bon appétit. Mais.., n'aurais-tu pas reçu les palmes académiques des mains du recteur pour être resté fonctionnaire enseignant jusqu'à la limite d'âge? Ça la fout mal de dénigrer autant les enseignants, tes frères d'armes. Et vous-même, combien de "paresseux" avez-vous formés?

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