Société

​Coeurs de citrouille, fruits-à-pain, cambares-la-graisse, riz frotté-piment… Pendant et après les cyclones

Vendredi 19 Janvier 2018 - 11:05

​Coeurs de citrouille, fruits-à-pain, cambares-la-graisse, riz frotté-piment… Pendant et après les cyclones
La caractéristique de l’ambiance la kaz, dans les périodes cycloniques d’avant, c’est qu’on était bien moins imprudent. Personne ne se serait avisé d’aller admirer une ravine en crue et quand, par hasard, on s’y risquait, il y avait toujours in vieux granmoune (ah ! vous voyez, je vous écoute : granmoune) pour nous reconduire à la maison à grands coups de pompes dans le train.

Il y eut de tout temps des imprudents, des noyades, des disparition, les fous ont toujours couru les chemins, mais c’était exceptionnel.
Je ne dis pas qu’on ne s’aventurait pas hors de la chaude atmosphère familiale ; car même humide, elle restait chaude, d’amour ; mais c’était en quelques occasions très précises, sans danger pour nous mais… dangereuses pour les poules et pigeons égarés par la tempête.

L’attente dans les cases-en-paille

Calfeutrés dans la vieille maison de famille, à La Rivière, nous savions notre chance : des madriers en bois-de-fer enfoncés de deux mètres dans le sol, des bardeaux de coupage, pas de sciage, des portes en filaos pesant un âne mort, nous ne risquions rien. Si le cyclone de 48 avait emporté le magasin de mon arrière-grand-père, la maison, elle, était demeurée impassible sous les coups de boutoir à 300 km/h ! Nous n’avions pas même un petit vent coulis à déplorer. Et mesurions d’autant mieux notre veine par rapport à la situation que subissaient nos nombreux petits camarades dans leurs cases-en-paille.

Leurs cases, au demeurant, étaient moins fragiles qu’elles n’en avaient l’air car bâties autour de poteaux solidement enfoncés, eux aussi. Mais « l’entourage », les toits, s’enfuyaient souvent malgré les grosses pierres les assujettissant.

"Coq mon voisin…"

Quand on n’a rien de mieux à faire qu’admirer la course folle des nuées et écouter sur les tôles la pluie tomber comme si elle était en colère, à quoi songe-t-on ? À manger. C’était une quasi-obsession. 

Les épis de maïs et le manioc bouilli, le cambare cuit dans la graisse èk l’eau salée, le chouchou bouilli, étaient les convives obligés de ces agapes forcées, surtout dans les cases pauvres. Car les pauvres, dans leurs carreaux de cannes, cultivaient toujours un peu de maïs, de manioc. C’était peut-être une stratégie de survie ? Ces cultures non-cannières étaient un appeau incomparable pour les volailles vagabondes. Ces malheureux volatiles ne rentraient que rarement chez leurs maîtres : 

"Coq mon voisin grosseur mon marmite !" De la viande ? Un mets trop rare pour s’autoriser des scrupules hors de propos. Et un peu de plumes et de duvet en plus n’a jamais fait de mal aux matelas et oreillers en paille maïs.

Dans toutes les maisons et cases, pauvres ou fortunées, l’endroit préféré se situait dans les abords immédiats du foyer. Feu sur trois pierres chez les plus modestes ; gros poêle à charbon ou au bois pour les plus chanceux. L’avantage de ces grosses cuisinières était de cuire les aliments avec le minimum de bois possible : deux bois d’goyave pour une marmite de riz.  Et ces chaudières donnaient aussi de l’eau chaude, trésor inestimable en ces épisodes humides et frisquets.

La réserve de bois sec avait été prévue depuis des jours ; parce que les observations des Anciens ne supportaient aucune contradiction : "Cyclone i arrive, marmaille, allez ramasse do bois !"

On ne se le faisait pas dire deux fois.

Le roi té pas not’ cousin !

Les pluies duraient depuis plusieurs jours avant le météore, parfois accompagnées d’orage. C’était inespéré… Ceux qui connaissent ont déjà compris où je veux en venir :  lorsque l’orage nocturne se mêlait d’un temps pluvieux, on savait que les brèdes allaient en profiter (c’était avant les pesticides). Coeurs de citrouille ou de chouchou prenaient quelques dizaines de centimètres en quelques heures. Il ne restait plus qu’à se lever aux petites aubes et aller à la cueillette en espérant arriver les premiers. 

On saisissait aussi cette occasion pour faire un vigoureux ramassage de brèdes morelles ou pariétaires qui avaient aussi pris un coup de jeune dans l’orage. Et, pourquoi s’en priver, ramasse in voyage ti tomates poc-poc èk deux trois poignées ti piments martin. Là, le roi té pas not’ cousin !

Nous avions du temps devant nous. Nos grands-mères en profitaient pour remettre à jour leur stock d’histoires, plus effrayantes les unes que les autres. 

Ti-Jean, Grand Diab, Grand-Mère Kal, Sitarane, le grand bandit Zitte, l’auto rouge voleuse d’enfants, le gros rat long de cinquante mètres et gros de plusieurs tonnes, battant l’eau de mer dans le mauvais temps, ce pourquoi on appelait ça un "rat"-de-marée, et le drame du Bassin-Latanier… 

Le temps lourd et menaçant devenait un royaume merveilleux, enchanteur, par la grâce de ces Anciens que je ne bénirai jamais assez.
Assis sur de petits tabourets, ou pelotonnés les bras autour des genoux repliés, devant la chaudière, tremblants d’angoisse, roses de plaisir anticipé, nous ne perdions pas une miette de ces histoires que nous connaissions par coeur mais dont nous ne nous lassions jamais.

La chaleur familiale, la réunion familiale, cela voulait encore dire quelque chose.

L’incontournable riz chauffé !

Notre grand regret à mes frères Michel et Alain, et moi, c’est que dans ces périodes chamboulées, monsieur Caro, le papa de notre pote Camille, ne pouvait nous livrer son litre de lait frais comme chaque matin. Le lait in’ vache moka là, ça té calou ouiiii ! Publicité gratuite : le seul qui lui est comparable, de nos jours, est le lait entier " Piton-des-Neiges ", le seul qui ait un goût de lait… pas d’eau bouillie !

On se rabattait sur ce qui, de toute éternité, a toujours été "LE" plat cyclonique par définition, le riz chauffé. Il est dans les souvenirs de tous avec son inséparable pote, le ti piment crasé èk gros sel.

Tout le monde ne tombait cependant pas dans la facilité. C'eût été trop beau. Justy par exemple, notre mère, n’oubliait jamais que ces jeunes garnements devaient réviser leurs leçons et parachever les devoirs de vacances en fonction de la rentrée à venir. C’était vraiment la seule ombre au tableau mais on ne discutait jamais avec Justy !

Il y avait aussi de longues heures de lecture ; ça, c’était plus marrant car lire a toujours été pour nous un plaisir sans mélange. Et puis, belle occasion de se foutre de la tête du frangin quand il se trompait ; ricanements vite réprimés par une Justy à la main leste. C’est qu’on ne plaisante pas avec Hugo, non mais !

Moineaux, becs roses… et même des rats !

Il nous est arrivé, en période cyclonique, d’être en vacances à "Village", l’Étang-Salé-les-Bains si vous voulez. J’en ai parlé dans un précédent recueil de souvenirs. Ce que j’ai oublié de mentionner mais il y a prescription, c’est que nous profitions de ces occasions où aucun gendarme, aucun garde forestier, ne se trouvaient en goguette par chez nous, pour aller sillonner les forêts du coin, armés d’une carabine 6m/m : les brochettes de ti z’oiseaux, c’est un régal. Je rassure mes amis écologistes : oui, j’en ai du remords mais si c’était à refaire… Vous m’avez compris.

Martins volèrs, moineaux, becs roses, cardinaux, béliers, tourterelles malgaches, pigeons ramiers, tout passait.  Et si un rat s’aventurait dans nos parages cynégétiques, il y passait aussi. On ne le boulottait pas, on le déquillait ; par pure mesure de salubrité publique, vous avez compris j’imagine.

Nous les mômes, n’étions pas les seuls à courir l’amélioration de l’ordinaire. Un des "grands" du coin adorait ça, l’inénarrable Jean-Claude Motais, jeune frère du bâtonnier de Saint-Pierre, le tonton de mon cousin Pierrot par le minm' occasion. Vous saisissez mieux les arcanes familiales, maintenant que je vous ai tout dit ?

Pour passer le temps en attendant l’arrivée du cyclone, on allait baguenauder sur la plage où les vagues déchaînées jetaient des milliers de petites méduses bleues qu’on évitait soigneusement de toucher. Le spectacle des vagues franchissant furieusement la barrière et venant s’écraser au seuil des maisons était d’une immense beauté.

"Mais, disait veux Tétin Savigny, joué pas avec la mer. Porte attention, lu lé toujours plus fort que ou !" Montrant, à l’appui de ses affirmations, les pirogues retirées très loin en haut de la plage, dans les chemins sableux protégés.

Les avocats de Tatave-ti-Couteau

À La Rivière, si le cyclone avait le bon goût de s’amener début janvier, on le chérissait à cause de notre pied de letchis. Ce dernier était gros et haut, avec son faîtage inaccessible. Le vent avait tôt fait de mettre un tapis de fruits rouges sous l’arbre, bénédiction inattendue. Dans le même temps, le pied de carambole tout près subissait le même énergique traitement. Cela nous faisait de belles limonades ou confitures. C’était encore le moment d’aller opérer une razzia dans les pieds d’z’avocats de chez Tatave. Oui, LE Tatave du "pont et de la rivière", Tatave-ti-Couteau dont le frère était Adrien-ti-Canif. La moitié des branches d’avocatiers de Tatave donnait chez nous. Bande ti z’avocats grand collet, bien gras, bien tendres, vous connaissez ?

Pour élargir un peu l’horizon de nos souvenirs, j’ai fait appel à deux amis ayant une mémoire d’éléphants. Leurs histoires sont différentes des miennes parce que nos jeunes années n’ont pas eu les mêmes cadres.

Nicole Hugot se souvient que pendant les cyclones, elle se retrouvait en famille à Hell-Bourg.

" Notre plaisir était de nous promener sous la pluie, de préférence dans les caniveaux. On nous obligeait à porter ces imperméables en plastique blanc dans lesquels on transpirait mieux qu’un boeuf charrette dans la pente. On nous obligeait aussi à porter des bottes. Nous choisissions donc les caniveaux les plus profonds pour bien remplir nos bottes. Quand il fallait les faire sécher, c’était autre chose : les bottes en caoutchouc, mouillées, ça pue. C’étaient des engueulades à n’en plus finir.

" Quand nous étions à la Plaine-des-Palmistes, nous avions les saucisse du charcutier du coin. On les faisait griller tel quel. Avec riz et rougail tomate… Sinon, c’état le riz chauffé (ah !), sans doute le meilleur dans mes souvenirs.

"Nous n’avions pas peur du mauvais temps. Notre crainte, c’était surtout pour papa. (NDA : Émile Hugot, le grand industriel sucrier qui a totalement renouvelé l'industrie sucrière chez nous). Aucun mauvais temps ne l’a jamais arrêté. Il s’en allait en voiture jusqu'à l’éboulis barrant la route. Puis franchissait l’obstacle à pied et continuait ainsi jusqu’à son travail, à Saint-André. Sa voiture ? Il aurait tout le temps, plus tard, de la faire récupérer. Il était impensable pour lui de rester à ne rien faire sous prétexte de cyclone !"
Douceur oubliée : le "gâteau comblage".

André-Maurice Maunier, le fameux, l’incontournable Dédé, "monsieur musique", se souvient que pendant ses vacances cycloniques, il se retrouvait chez son papa, agriculteur-éleveur à la Plaine-Saint-Paul. Les cyclones, comme pour Nicole Hugot, ne semblent pas l’avoir traumatisé outre mesure.

Comme la plupart, Dédé conserve d’abord un souvenir culinaire de ses cyclones :

"Les repas de mauvais temps, avant tout, c’était le riz chauffé (lui aussi, tiens !) avec la morue grillée. Mais on dégustait beaucoup aussi de sosso maïs avec rougail tomate. En fait, on mangeait tout ce qui nous tombait sous la main" (NDA : ça avait l’air de tomber beaucoup, dis donc, mon Dédé ?)

"On se régalait ainsi de songes, de patates douces, de manioc, bouillis et nappés de miel. (Miam !) Le chouchou, le maïs, les pistaches bouillies… Les bananes tombaient à loisir, ce qui donnait les bonbons bananes chers à Jardinot. Sinon, on faisait une chose bien oubliée, "le gâteau comblage" ; c’est-à-dire qu’on faisait cuire tout ce qu’on trouvait avec du pain rassis. Pas du grand art culinaire, certes, mais succulent quand même".

"Les après-midi se passaient au chaud dans la case, à jouer aux domino ou aux cartes, à la bataille, surtout pour les plus jeunes".

"Et puis, nous passions un temps infini à écouter religieusement les histoires terrifiantes de notre nénène, Angèle Alain. Grand-mère Kal, Grand-diable-la-fesse-en-or, Tantine Gogoze" (ou Gogosse selon les quartiers et les raconteurs).

Les nids de béliers : Van Gogh dans le cyclone

Allons donc ! Ces périodes de soi-disant inactivité étaient surtout riches en enseignements de toutes sortes. Comme lors de Firinga, admirer le vol majestueux de toitures complètes. "Oh ! la belle bleue… Oh ! la belle verte…"

C’était le temps de remettre la mémoire d’aplomb avec la révision complète de nos petites BD, Buck John, Kit Carson, Jim Ouragan, Bob Tempest, Kiwi, Red Canyon, Biribu… Ou encore de vérifier qu’il n’y avait aucune faute de grammaire dans nos Bob Morane.
C’était entre le temps d’aiguiser notre instinct de chasseurs en allant vérifier que les volailles du voisin ne s’étaient pas trompé de chemin… les pauvres !

Reste aussi, spectacle sublime (on est poète ou on ne l’est pas !), le vol désordonné des sternes, des pigeons, emportés par des vents surpuissants ; comme les nids de z’oiseaux béliers charroyés par la tempête, du Van Gogh animé rien que pour nous… On s’amuse d’un rien. On constatait aussi, bonne occasion de s’instruire, que les martins qui n’étaient pas dans notre ligne de mire directe, eux, ne cherchaient pas à louvoyer dans les rafales.

Pas si cons !
Jules Bénard
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1.Posté par L'Ardéchoise le 19/01/2018 12:08

Ah c'que c'est chouette, on en redemande (pas des cyclones, des récits) !!!

2.Posté par Ray_au_Port de Saint-Pierrre le 19/01/2018 15:11

Monsieur Jules : mette encore la pas sé !

3.Posté par klod le 19/01/2018 18:01

Jules , assez régale mon pensée !!
BRAVO!

4.Posté par Grangaga le 19/01/2018 20:05

Reste aussi, spectacle sublime (on est poète ou on ne l’est pas !), le vol désordonné des sternes, des pigeons, emportés par des vents surpuissants ; comme les nids de z’oiseaux béliers charroyés par la tempête, du Van Gogh animé rien que pour nous…

...........Mi intéronpp' a ou, pardon, mé y fé rapèl' a mwin sa (Avan y di mwin la plazié).

Po pa fé domounn' la pènn'
Parl' a mwin d'in vol' z'irondèl'
Y déssinn' bann' figuirr' dan lé syièl'

O lié n'y kil'tiv' la ènn'
Po ètt' an gogott' in somènn'
Konm' sik' y sortt' dèr'yièr' solèy'......................................
.................................................................................................

Mi mazinn' !!!!!!!.........
Si mi sa va si outt' lansé là......
Koté zot' lavé pwin ,maï-mapèm'.....
Gouyavv' vèrr' la gréné, mèm' si........
Ma Tante té y kri......sa va bouss' zot' ki, marmay' !!!!!!!!!!!
Ou ankorr'....kouènn'-sinn'.....
Madanm' Garson, nou té y sarr' trapp' an missouk'
Po fé mirr' dann' ....bal' dé ri........
Oté !!!!......mèm' lavé pwin la limièrr' là, lo swarr' nou té y anwi pa nou........
Somèy' té y gain'll' dan ........la sann' fwayié d'fé.....patatt' so... na ankorr' dan la bouss'......

5.Posté par Rémy Bourgogne le 19/01/2018 20:43

Un régal ce billet! Sans oublier les bananes vertes cuites au sucre. Adrien ti canif...cela remonte à loin, je n'étais même pas né que mon père travaillait avec lui "Dann Bitasion".
Mention spéciale pour "granmoune" ;-)
Salutations de La Rivière :-)

6.Posté par Samwinsa le 20/01/2018 02:37 (depuis mobile)

Jules, ou la conu Alibert? Té rest Curepipe, la Rivière.
Té chante et té joué marionèts...sans compter té bar son ti coup.

7.Posté par bibi le 20/01/2018 02:07

exactement cela
le temps longtemps👍

8.Posté par zanluc le 20/01/2018 18:19

l'avait banane pas encore jone y fait cuire avec la graisse et sel,lendemain cyclone ni allé voir la ravine avec un goni coin replié y servé comme un imper ,y parté l'avait 1kg y revené l'avait 10kg avec l'o

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