Courrier des lecteurs

​A mon nouveau pote, gilet jaune

Jeudi 22 Novembre 2018 - 14:11

Francis, tu te souviendras de moi. Lundi nous avons tenu un  barrage filtrant à Saint Paul, ensemble. J'ai aimé ce mot tout comme j'ai aimé ce moment. Ensemble. Une journée de nouvelle fraternité presqu'oubliée depuis mon adolescence passée à St Leu, un peu dans les hauteurs et la campagne. Là bas ce mot avait un sens. Là bas et à cette époque. Lorsque je croisais une voiture en panne, il n'y avait pas d'autres idées que de la pousser; tenter de la choquer, aller chercher de quoi  sortir cet inconnu de la mauvaise passe dans laquelle je le trouvais. Lorsque Madame Henriette, tout le monde la connait,  sortait sa bouteille de gaz vide et la trainait coûte que coûte jusqu'à la boutique Alvénus à quelques centaines de mètres, la question ne se posait pas, je traînais d'une façon ou d'une autre sa bouteille pleine et lourde chez elle sans  qu'elle ait à se casser quelqu' os ou se faire une descente d'organes (comme on disait à l'époque) sous l'effort à produire pour rentrer chez elle. Moi, comme tout autre dans mon bout de ville, ou quiconque aurait rendu ce même service sans se poser un seul instant une seule question..pourquoi... pour qui.. La fraternité, la solidarité. Point. Et des exemples comme ceux là j'en ai plein mon enfance et mon adolescence.

Alors vois tu pour ce lundi passé ensemble, oui ensemble, sur cette barricade de saint Paul, j"aurais voulu te dire merci. Merci de m'avoir fait revivre sous un ciel différent, pour des buts parfaitement  altruistes, 30 ans aprés mes souvenirs de bien vivre à la Réunion,  ce sentiment  de fraternité et de solidarité. Un sentiment ? non ce fut une réalité. 

Vers les 18 h lorsque je devais m'en aller vers mon foyer, à Saint Paul, mon esprit et mon âme retrouvée de jeunesse  desintéressée, j'ai vraiment pensé que j'aurais du partager avec toi cette impression de satisfaction profonde. Je ne l'ai pas fait, cela me restait un peu en tâche sombre de cette fin de journée.

Mais ce que j'aurais voulu te dire à 18h, à 19 crois moi avec autant de force que le reste était sincére, je n'avais ni envie, ni le moral, ni n'imaginais plus un seul instant dire merci à cette journée.

Il faut que tu saches pourquoi, Francis. A peine arrivé sur le palier de ma modeste case je découvre la 306 (  des années 90) utilsée par ma femme ou ma fille selon les besoins, vitre arriére éclatée, bris de verre encore dans la voiture. Femme et fille encore en pleurs. A une intersection 2 kilométres plus bas, quelques braves filtraient aussi. Presque comme nous. Voiture arrêtée de force, deux femmes à bord,  ces courageux, réunionnais comme moi, se sont servis : Chaîne au cou de ma femme, montre qui n avait de valeur qu'aux yeux de celui qui la lui avait offert, moi, son mari, sac à main, effets personnels, porte monnaie, carte bancaire, carte de sécurité sociale, photo de son pére etc etc.. Mon mal au coeur me fait m'arrêter sur cette énumération. Mais je ne pourrais oublier de te raconter juste un autre geste de ces courageux vis à vis de ma fille, lycéenne. Je me battais ce jour là contre le coût de la vie et, dans tout cela contre la derniére augmentation des carburants, un bout contre ces potes du gouvernement et autre bout contre le patron de la Région...Le lendemain, lui, nous annoncait de force ou de gré m'en fiche, qu'il enlévait les taxes qu'il avait mises. Ca aurait pu s'arrêter là.

Le comble du comble, Francis, c'est  ce qu'ils ont volé à ma fille : son ordinateur portable.. donné par... la Région ...et son même patron contre lequel je m'insurgeais quelques heures avant..bonne foi et mauvaise mémoire...Données d'études pour son travail de lycéenne, dossiers aussi personnels, photos etc etc.tout perdu. Le lendemain j'avais regagné le prix de mon litre d'essence. Ce même lendemain,  ma fille avait toujours perdu son ordinateur,  tout son travail et sa confiance dans la solidarité la fraternité... que j'avais portées dans ma tête une journée entiére avec toi.

Comprends tu  donc Francis, que je n'ai plus le coeur  à remercier cette journée, ni toi qui n'y es bien sûr pour rien. 

Tu me diras que la cause collective vaut la chandelle de quelques peines individuelles. On me trouvera toutes sortes de philosophies ou de raisonnement pour me montrer qu'il faut regarder cela sous un angle non pas à 26 ou 28 degrés mais plutot à 52 ou 53... et que et que.

Pour ma part, mon cher ami d'un jour, moi je te dis que l'enfer aussi est pavé de bonnes intentions et que les nôtres étaient bonnes ce jour là. Oui. Mais nous nous y sommes mal pris simplement. Et nous mêmes avons ouvert la porte aux démons dont on a voulu en deux coups de cuillères rendre l'âme moins malsaine, les aider à sortir la tête dans une eau dans laquelle beaucoup s'y sont mis eux mêmes aussi, leur tendre la main... à ces plus malheureux que nous qui ont besoin de notre solidarité et fraternité, eux en premier. Et pendant que je tendais la joue droite aux automobilistes, les démons me claquaient la joue gauche, celle de ma femme, celle de ma fille. Nous, moi, gilets jaunes, en ouvrant trop grande et trop vite la porte des bonne intentions, tout comme toi Francis, j'ai oublié, je n'ai pas pensé que j'avais pour mission de la refermer après avoir relaissé au moins UN de leurs voeux. Les autres viendraient aprés. Francis, pendant que ceux là dorment le jour, moi je ne dors plus chaque nuit avec le cauchemar de ma famille. A vouloir nourrir d'un seul coup lesdits "affamés" nous les avons rendus fous. Voila Francis, nous n'avons pas refermé la porte en partant ce soir là...Alors la fraternité, la solidarité Réunionnaise pour laquelle j'ai revécu quasi ressuscité ce lundi 19 novembre, à trop les vouloir à nouveau et tout d'un coup, je les ai cassées et détruites pour quelques longues années encore. Si je peux corriger mon erreur, je le ferai, crois le.

A plus Francis.
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1.Posté par JORI le 22/11/2018 14:27

On ne peut que féliciter ce texte d'un mari, d'un père berné car voulant trop bien faire pour les autres.

2.Posté par Grand yab le 22/11/2018 16:29 (depuis mobile)

Très beau texte. À méditer. Bravo monsieur

3.Posté par klod le 22/11/2018 18:16

mouis............... ne pas bloquer les citoyens mais les causes : institutions, "conglomérat économique" ...........

la résistance a toujours un gout amer et donne de nombreuses désillusions mais aussi une occasion de ne rien regretter de nos courtes vies , et je sais de quoi je parle, humblement .

courage à l'auteur de l'article , tien bo larg pas ton lespérance en un monde plus juste et fraternel , courage à votre fille .

4.Posté par L'Ardéchoise le 22/11/2018 20:27

Vous êtes l'exemple même d'un sentiment de plus en plus répandu : le mouvement des Gilets jaunes de la Réunion n'a rien à voir avec l'essence de ce qu'il se voulait, et vous êtes peu nombreux à l'avoir vécu comme il se devait...
Votre texte est poignant, et l'on ne peut que vous souhaiter beaucoup de courage, à vous et à votre famille.

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