Aux Archives Départementales, à Saint-Denis, vient de s’ouvrir une exposition consacrée au fonds photographique que Jean Colbe a réalisé à La Réunion de 1950 à 1970 : il faut séance tenante y courir, s’y précipiter, accompagné de toute la famille, enfants, petits enfants, amis, de tous ceux qui n’ont pas connu cette époque de notre histoire. Les jeunes découvriront la vie de leurs aînés et les anciens auront la joie d’être utiles en partageant leur savoir, leur vécu. Ils montreront aux générations suivantes ce qu’était notre île en ce temps-là et leur feront toucher du doigt les transformations qu’elle a subies au cours de ces deux décennies.


Car courant d’air (Coll. Y. Patel)
Car courant d’air (Coll. Y. Patel)
Nostalgie quand tu nous tiens…

Car c’est une époque où bien des choses bougent dans le paysage, dans le mode de vie, dans « la forme des villes qui change bien plus vite hélas que le coeur des mortels », comme l’avait si bien dit Baudelaire. Pour les anciens, ils verront redéfiler une bonne partie de leur vie : voilà comment c’était à l’époque !… Tiens un car courant-d’air !… On s’y entassait en toute proximité sur des bancs rudement capitonnés ; des barres de fer fixées sur la gauche retenaient les voyageurs de la chute ; sur la galerie s’accumulaient toutes sortes de marchandises et d’objets hétéroclites, meubles, pneus, paniers des petits marchands de légumes et de volaille piaillante, et quand la pluie se mettait à tomber, on déroulait depuis le toit un épais rideau vert qui en moins de deux minutes faisait régner à l’intérieur une semi-obscurité et une atmosphère moite à couper au couteau , mais qui s’en serait plaint ?

Un peu plus loin l’on aperçoit le petit train débarquant au Barachois et qui fait halte avant de se diriger vers la gare en empruntant l’actuelle rue de Nice (N’était-ce pas alors la rue de l’embarcadère ?) Il était précédé d’un employé muni d’une clochette qu’il faisait tinter pour prévenir les passants inattentifs…Et puis voici encore un marchand (souvent d’ailleurs c’étaient des femmes d’origine indienne venues de la Rivière des Pluies ou de Sainte-Marie) dans sa carriole aux roues surdimensionnées, tirée par « son » bourrique, transportant des bidons de lait. Aux ménagères qui accouraient on versait dans les casseroles le lait au moyen d’une moque soudée sur un long manche de tôle et regardez-là !… Une case en paille de cannes avec peu d’ouvertures, tassée sur le sol pour offrir le moins de résistance possible aux rafales des coups-de-vent, comme on appelait alors les cyclones. Des traverses de choka (Parfois des troncs de bananiers à cheval sur le toit), tentaient de retenir, mais en vain, la case qui s’envolait comme fétu de paille.

Et les souvenirs affluent à la mémoire des anciens : ce bâtiment, n’est-ce pas la poste de Sainte-Clotilde? Mais bien sûr, et puis voilà Madame Gardénia (2), la postière au caractère à-pic et à la langue affûtée… et là c’est la Boulangerie Sorbe…Devant la photo trois visiteuses d’âge raisonnable, qui apparemment connaissent un rayon en la matière, discutent avec nostalgie du petit pain joliment moulé, de sa mie si fine, du léger goût de sel et de beurre, ou ne serait-ce pas plutôt de sa levure spéciale ? Ah ce petit pain Sorbe !…Que voulez-vous ? C’est notre madeleine de Proust à nous ! (3
Robert Gauvin
Rédigé par Robert Gauvin le Samedi 7 Janvier 2012 à 16:51 | Commentaires (1)

Profil
Robert Gauvin
Robert Gauvin
A passé son enfance et sa jeunesse dans un petit village des hauts de Saint-Denis, où, à l’époque, tout le monde parlait créole et la plupart du temps seulement créole… Après un cursus classique au lycée Leconte de Lisle (français, latin, anglais, allemand) il se décide pour des études de langue et littérature allemandes à Aix-en-Provence, Tübingen et Bâle, ce qui l’amène à l’agrégation d’allemand et à une carrière de professeur de langue étrangère dans son pays natal. Sa curiosité et son goût pour les langues du Monde sont toujours allés de pair avec le combat pour la défense et l’illustration de la langue créole réunionnaise.


Rubriques