Au 21 de la rue Monseigneur de Beaumont, à deux pas du carrefour avec la rue Juliette Dodu, s’élevait naguère la maison Constant, du nom d’une personnalité haute en couleur, très connue de la population dionysienne (1)…Cette maison et son jardin étaient un morceau de l’histoire de La Réunion et de l’art de vivre de notre île.


L'architecte des bâtiments de France a encore fait des  siennes...
Derrière le barreau commençait le jardin à la mode créole, où malgré l’allée centrale et les parterres chargés de contenir leur exubérance, fleurs, buissons et lianes avaient tendance à s’enrouler, s’emmêler, s’enchevêtrer.

Sur la droite on accédait à la terrasse que d’aucuns appellent le guétali ; en d’autres temps on s’y installait le soir pour prendre le frais, observer le spectacle de la rue, échanger salutations et nouvelles avec les passants.

Implantée au centre du jardin, comme il sied en général aux cases créoles qui respectent leur rang, s’ouvrait une maison datant du début du XIXème siècle, avec sa varangue pour accueillir le visiteur et un rez-de-chaussée bâti en pierres de taille (comme on savait le faire autrefois) ; l’étage de bois recouvert de tôle (2) avait fini par souffrir un peu des intempéries ; l’ensemble tenait bon malgré tout ; il pouvait être restauré…

Côté cour, comme pour toute case créole digne de ce nom, des arbres abritaient la maison des ardeurs du soleil d’été et apportaient leur contribution à l’alimentation familiale : letchi, manguier en plein rapport, avocatier, cerisiers à côte qui grimpaient haut pour avoir leur content de lumière et, n’ayons garde de l’oublier, le pied de mouroung qui donnait ses brèdes-médaille pour le bouillon, ses « bâtons » pour le cari, sans compter ses multiples propriétés médicinales.

C’est tout ce qui reste de la case Constant ; Qu’adviendra-t-il de la case de droite récemment vendue. Ne risque-t-elle pas de subir le même sort ?
C’est tout ce qui reste de la case Constant ; Qu’adviendra-t-il de la case de droite récemment vendue. Ne risque-t-elle pas de subir le même sort ?
Ah, on allait presque omettre l’essentiel de la civilisation créole ! Dans la cour, sous le gros pied de mangues carottes, la cuisine traditionnelle pour le feu de bois avec les supports en barres de fer dressés sur un épais lit de moellons enduits de mortier, l’imposante cheminée et l’espace nécessaire pour mettre saucisses, andouilles et boucané à la pendille.

Hélas, tout cela n’est plus : dès que le dernier habitant en date s’en est allé pour un monde que l’on assure meilleur, un nouvel acquéreur, désireux de construire une villa moderne et fonctionnelle, a obtenu toutes les autorisations de démolir et de bâtir qu’il voulait de la Mairie de Saint-Denis et de l’Architecte des Bâtiments de France : les arbres ont été abattus sans pitié ; et la terrasse, la cuisine créole ainsi que la maison en pierres de taille ont été livrées à la pelle des démolisseurs. La maison figurait pourtant sur la carte du Plan Local d’Urbanisme de Saint-Denis comme « immeuble ou partie d’immeuble à conserver ; bâtiment d’intérêt architectural ou de grand intérêt architectural ».


C’est tout ce qui reste de la case Constant ; Qu’adviendra-t-il de la case de droite récemment vendue. Ne risque-t-elle pas de subir le même sort ?

C’est ainsi que cela se passe à La Réunion : ceux qui sont chargés de faire appliquer le P.L.U, sont les premiers à l’enfreindre. Le PLU, il semble bien que Mr Cassagnaud, l’ABF, ne soit « pas là èk sa ! » (3) L’histoire de La Réunion est le cadet de ses soucis ; la civilisation créole, il n’en a apparemment que faire ; peu lui chaut l’harmonie entre l’habitat traditionnel réunionnais et la nature… Il n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai : Il est théoriquement chargé de protéger le patrimoine architectural réunionnais, mais on voit les cases créoles éliminées les unes après les autres, le béton s’emparer des jardins, les arbres qui faisaient le charme de Saint-Denis disparaître… Elle aura « belle gueule », la ville d’art et d’histoire dont la maire de Saint-Denis n’arrête pas de nous rebattre les oreilles !

Lors du départ de Mr. Augeard, le premier ABF de La Réunion, un journaliste déclarait : « On pourra dire ce que l’on veut de Mr Augeard, mais s’il n’avait pas été là, on ne parlerait plus de cases créoles que dans les livres et les bandes dessinées ».

Ce n’était, hélas, que partie remise… Avec Jonquères d’abord et Cassagnaud maintenant, il n’y a plus grand temps à attendre.

DPR974

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1) Mr Constant fut tour à tour artiste lyrique, avoué, professeur de musique que ses élèves irrespectueux appelaient « Ténor gros bec » !

2) Comme beaucoup de constructions de l’époque le toit devait être recouvert de bardeaux avant que ceux-ci ne cèdent la place à de la tôle.

3) Les seules préconisations de l’ABF, reprises par la mairie de Saint-Denis, ressemblent comme on dit vulgairement chez nous – mais il nous faut appeler un chat un chat – à un « foutage de gueule »… En effet l’ensemble est rasé, mais l’ABF, soutenu en cela par la Mairie, demande que le portail ait deux vantaux et que l’on plante un arbre sur le devant de la nouvelle maison. N’est-ce pas l’arbre-prétexte ? L’arbre chargé de cacher la masse des destructions ? Le subterfuge destiné à donner le change ?

Robert Gauvin
Rédigé par Robert Gauvin le Vendredi 2 Mars 2012 à 08:43 | Commentaires (0)

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Robert Gauvin
Robert Gauvin
A passé son enfance et sa jeunesse dans un petit village des hauts de Saint-Denis, où, à l’époque, tout le monde parlait créole et la plupart du temps seulement créole… Après un cursus classique au lycée Leconte de Lisle (français, latin, anglais, allemand) il se décide pour des études de langue et littérature allemandes à Aix-en-Provence, Tübingen et Bâle, ce qui l’amène à l’agrégation d’allemand et à une carrière de professeur de langue étrangère dans son pays natal. Sa curiosité et son goût pour les langues du Monde sont toujours allés de pair avec le combat pour la défense et l’illustration de la langue créole réunionnaise.


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