Mon Blog

1868, c’en est fini de la prospérité de l’époque du gouverneur Hubert-Delisle : La Réunion est au cœur de la crise. Crise économique d’abord car les prix du sucre baissent en même temps que la production s’effondre, affectée par trois cyclones et par le borer, parasite de la canne qui fait des ravages...


Evenements sanglant à Saint-Denis en 1868
La crise tous azimuts

...Crise sociale : les affranchis de 1848 qui se sont installés à la lisière des villes sont touchés les premiers par le chômage et la misère, mais la classe moyenne s’appauvrit également.

Dans le domaine politique la tension est sensible : le manque de démocratie que l’on a supporté en période de prospérité, devient un joug pesant ; il faut savoir en effet qu’avec l’Empire le suffrage universel a été supprimé, que maires, adjoints, conseils municipaux sont nommés par le gouverneur. Le Conseil général, dont les pouvoirs sont bien maigres, est nommé, moitié par le gouverneur, moitié par les conseils municipaux, qui eux-mêmes etc… La Réunion n’a plus de représentation au niveau national… Bref, il n’y a pas de soupape de sûreté, pas de possibilité d’expression démocratique de la volonté populaire. Seule la presse montre une certaine diversité et la polémique fait rage entre « La Malle », journal catholique et conservateur, « Le Moniteur » journal libéral et « Le Journal du commerce », anticlérical, qui dénonce l’alliance entre l’Eglise et l’Etat.

Evenements sanglant à Saint-Denis en 1868
Une étincelle souvent suffit …

Souvent une étincelle suffit pour déclencher l’incendie : tout commence le 29 novembre 1868 par un « charivari » dirigé contre Mr Buet, nouveau directeur du journal catholique « La Malle », auquel on reprocherait un attentat à la pudeur sur un jeune créole…Mais la manifestation de 1000 à 2000 personnes contre Mr Buet deviendra rapidement une manifestation anticléricale. On en a contre la collusion entre le Pouvoir et l’Eglise (Mr Gaudin de Lagrange, Directeur de l’Intérieur est connu pour ses idées cléricales). On reproche également à l’Eglise d’avoir la haute main sur l’enseignement : l’école professionnelle de La Providence est particulièrement visée, dirigée par des religieux et qui forme aux métiers manuels ; on l’accuse de réduire les artisans au chômage…

Le 30 novembre les incidents se multiplient, mais à deux reprises le gouverneur Dupré arrive à calmer les esprits. Dans la soirée cependant – en l’absence du gouverneur – les manifestations dégénèrent en affrontements violents entre la foule et les forces de l’ordre au niveau du Pont Mazagran et devant le Collège Sainte-Marie, tenu par les Jésuites. Il y aura des blessés de part et d’autre, dont trois blessés par baïonnettes du côté des manifestants et huit arrestations.

La journée du 1er décembre et la nuit du 1er au 2 décembre sont relativement calmes – calme avant la tempête ? – Ce temps est mis à profit par les différents protagonistes pour tenter d’influencer le gouverneur dans leur sens. Tandis que les « cléricaux », dont Paul de Villèle, dépeint la situation comme tragique et demandent au gouverneur Dupré d’être plus ferme dans le maintien de l’ordre, les libéraux comme Laserve font signer par 2000 personnes une pétition réclamant :

-la destitution du Directeur de l’Intérieur Gaudin de Lagrange,

- l’expulsion des Jésuites,

-la sécularisation de l’Etablissement de La Providence,

- le suffrage universel pour la désignation des conseillers généraux et municipaux.

Lors d’une entrevue avec le gouverneur une délégation des libéraux lui demande la libération des prisonniers et lui annonce la remise prochaine de la pétition. La réponse du gouverneur correspond à une fin de non-recevoir en ce qui concerne la demande de libération ; pour ce qui est de la pétition le gouverneur reste très évasif.

Le massacre du 2 décembre

Jusqu’à présent le pire a été évité grâce à des interventions du maire de Saint-Denis Gibert des Molières et du gouverneur Dupré, mais la tension augmente : en cette soirée du 2 décembre les manifestants se pressent près de l’hôtel de ville de Saint-Denis ; des bruits circulent selon lesquels le gouverneur s’apprêterait à dissoudre la milice (constituée par des citoyens et donc plus proche de la population). Les manifestants qui s’attendaient, comme annoncé, à voir le gouverneur passer la milice en revue, s’irritent de ne trouver que les soldats et leurs canons. La tension augmente. Le Directeur de l’Intérieur demande alors au maire Gibert des Molières de procéder à des sommations d’usage avant de faire intervenir la troupe. Le maire refuse si l’ordre ne vient pas du gouverneur lui-même. Gaudin de Lagrange obtient cet accord du gouverneur et le maire de Saint-Denis s’exécute après avoir tenté de convaincre ses concitoyens de se disperser … En vain…Les observateurs se demandent en fait si la population a bien compris le sens et la portée de ces sommations.

A partir de là, la troupe intervient pour repousser les manifestants… deux coups de feu éclatent… Bien malin qui saurait dire d’où ils viennent… puis des jets de galets se produisent. Voici ce que relatent dans un « compte-rendu des Notables » des personnalités de Saint-Denis, dont Laserve du « Journal du commerce » et Lahuppe du « Moniteur » : « A cet instant commença une scène inouïe. On fit feu dans la rue de La Réunion (actuelle rue Pasteur), à droite et à gauche ; on fit feu dans la rue de Paris ; puis les troupes chargèrent à la baïonnette les malheureux qui fuyaient et qui demandaient grâce. Plusieurs personnes tombèrent, mortellement atteintes, d’autres furent criblées de balles et de coups de baïonnettes. Les soldats ne faisaient pas de quartier. Il y eut des actes de férocité incroyables et qui sont portant attestés par le nombre de blessures reçues, lesquelles s’élèvent pour le même individu jusqu’à trois ou quatre coups de baïonnette »… On relèvera 5 morts et 22 blessés graves (trois d’entre eux mourront rapidement de leurs blessures).

Comment expliquer le fait que les soldats ont poursuivi et frappé par derrière des hommes et des femmes qui s’enfuyaient, voire des gens qui n’avaient aucun rapport avec la manifestation ? Les notables dans leur compte-rendu avancent l’explication suivante que nous vous livrons telle quelle : « On ne pouvait rien attendre de mieux de jeunes conscrits qui entendaient pour la première fois le feu tiré de leurs propres mains et qui étaient pris d’une folle terreur. C’est du moins la seule façon d’expliquer la férocité avec laquelle ils ont attaqué des gens inoffensifs, sans armes, ce qui ne se fait même pas quand une ville est prise d’assaut… »

Conséquences de ces événements

Le gouverneur Dupré décrète l’état de siège à Saint-Denis et interdit à la presse de publier tout article à caractère politique, par contre il accepte de confier à la milice la garde de la ville. Il révoquera également le Directeur de l’Intérieur Gaudin de Lagrange. Mais le mécontentement est grand dans la population qui demande la levée de l’état de siège, des sanctions contre les responsables du massacre, le suffrage universel et des réformes.

Les événements auront un écho national. En particulier « le républicain Jules Simon interpellera en Janvier 1870 le gouvernement à la tribune du Corps législatif et accusera l’ex gouverneur Dupré (qui a quitté l’île en 1869), d’une double faute : n’avoir pas su dans un premier temps, prendre les mesures énergiques qui s’imposaient pour empêcher la naissance des désordres et, ensuite, avoir utilisé pour les réprimer, des moyens disproportionnés à leur gravité. » (Mémorial de La Réunion, tome 3).

DPR974

Sources :


- Mémorial de La Réunion (tome 3). Australe éditions.

- L’histoire de La Réunion de Daniel Vaxelaire. Editions Orphie.

- A la découverte de La Réunion. Vol.2. Editions Favory.

- Album de la Réunion de Roussin (pour les illustrations ).

Robert Gauvin
Rédigé par Robert Gauvin le Mercredi 18 Mai 2011 à 14:05 | Commentaires (0)

Profil
Robert Gauvin
Robert Gauvin
A passé son enfance et sa jeunesse dans un petit village des hauts de Saint-Denis, où, à l’époque, tout le monde parlait créole et la plupart du temps seulement créole… Après un cursus classique au lycée Leconte de Lisle (français, latin, anglais, allemand) il se décide pour des études de langue et littérature allemandes à Aix-en-Provence, Tübingen et Bâle, ce qui l’amène à l’agrégation d’allemand et à une carrière de professeur de langue étrangère dans son pays natal. Sa curiosité et son goût pour les langues du Monde sont toujours allés de pair avec le combat pour la défense et l’illustration de la langue créole réunionnaise.


Rubriques