La modernité de la société réunionnaise est surtout une apparence. Cette situation économique est en fait un stigmate d'une société qui n'a jamais pu trouver d'alternative à l'économie coloniale. Ce système ne fait qu'amplifier la "fracture sociale" entre les économiquement dominants et les économiquement dominés. Notre société confond en fait progrès et consommation . Pour s'en convaincre il suffit d'analyser l'objet des délits commis par la jeunesse. Leur convoitise porte surtout sur les produits de luxe ou de marque, les produits technologiques, l'argent liquide etc... mais très rarement sur les produits de première nécessité.
C'est comme si le but de leur existence et de leur statut social passaient par la possession de l'objet ostensiblement montrés. Tiraillés entre une absence de modèles masculins valorisant (père absent ou chômeur) et un fétichisme de l'objet ardemment désiré tel un jouet, le jeune s'enferme en dehors de la réalité.
Définir une ambition économique pour La Réunion est une composante essentielle de son identité. Sa population et particulièrement sa jeunesse, ne peut se satisfaire d'une image chimèrique mais doit pouvoir s'ancrer dans un environnement régional, national voire européen. malheureusement les mesures concrètes ne suivent pas.
ll est intéressant d'analyser comment s'est réalisée à La Réunion la croissance économique. Au moment de la départementalisation, tous les acteurs économiques et politiques croient que l'injection de l'argent public suffirait pour susciter une demande et une production, puis par effet boule de neige, aboutirait à une croissance auto-entretenue. On est là en présence du schéma type du multiplicateur Keynésien très à la mode dans les années 50-60. Dépenses de fonctionnement, rémunérations des fonctionnaires, investissements, prestations et aides sociales, toute la panoplie des transferts publics y passeront. En réalité le mécanisme de croissance alimenté par la demande a très bien fonctionné, mais l'appareil productif réunionnais n'étant pas prêt, le processus cumulatif attendu ne s'est pas opéré. Ce qui constitue le moteur de l'économie réunionnaise c'est l'importance de la consommation finale des ménages. Cette consommation est supérieure à la production marchande locale, contrairement à ce qui peut être observé dans une économie moderne dite développée.
En réalité c'est la structure même de cette économie qui dès le départ allait fausser les postulats du théorème keynésien. La Réunion présente en effet les caractéristiques d'une économie sous-dévelopée. L'essentiel des terres arables dans ce département est occupé par la canne à sucre destinée à l'exportation. Le secteur agricole ne peut faire face à une demande accrue de produits agricoles et alimentaires car la canne à sucre empêche toute diversification. Les structures foncières (colonat et taille des exploitations), la multiplication des intermédiares, le subventionnement de produits agricoles ou de certaines filières (canne, lait, élevage) vont constituer- sauf rares exceptions- des embûches sur le chemin de l'auto-suffisance alimentaire.
On peut observer le même phénomène pour les biens d'équipement et les biens de consommation. Seule une industrie d'import-substitution tentera de se développer. Mais l'étroitesse du marché et l'absence de fairplay des importateurs condamneront cette industrie naissante à rester au stade embryonnaire. Cette situation fragilise l'économie réunionaise et compromet son développement. Par ailleurs, il a été démontré qu’un taux d’épargne élevé favorise un développement économique plus soutenu, à condition que cette épargne soit transformée en investissement productif. Cet apport au dynamisme économique local, à la baisse de la pauvreté et à l'augmentation de la richesse, amène la communauté elle-même à être plus prospère et à se constituer un patrimoine. L’épargne devient donc un pilier de développement. Celle-ci consiste en un transfert de fonds excédentaires détenus par certaines personnes ou institutions qui n’ont aucune possibilité d’investissement rapportant un rendement suffisant eu égard au risque encouru vers d’autres utilisateurs (entreprises par exemple), qui eux, manquent de fonds pour réaliser leurs projets d’investissement. Or à La Réunion cette épargne a été détournée vers l'investissement immobilier des ménages. La défiscalisation de l'immobilier instaurée par les lois PONS, et suivantes n'a fait qu'empirer la situation, asséchant sérieusement l'épargne disponible et la détournant des investisseements productifs.
Quand on évoque ce que pourrait être l'économie de La Réunion, inexorablement on pense à l'industrie et à l'exportation. Mais en réalité, il est des secteurs extrêmement stratégiques telles que les technologies de l'information et de la communication. Les TIC permettent à des pays comme La Réunion de transformer radicalement les modalités de production, de livraison, de vente et d’achat de biens et services. Elles mettent en relation, par la connectivité numérique, un nombre croissant de personnes et d’entreprises, prêtes à participer à l’économie du savoir et à y contribuer. L’utilisation d’Internet permet aux acteurs relativement défavorisés -- par exemple, des petites entreprises -- d’entrer dans l’économie mondiale, en leur donnant accès à de l’information, à des communications et à un savoir qui étaient auparavant hors de leur portée. C’est pourquoi les politiques doivent gérer les transformations structurelles associées à ces évolutions. Les coûts de la diffusion des TIC et des mesures visant à assurer l’adaptation des ressources humaines en conséquence devraient faire partie intégrante de toute politique de développement local. La réduction des coûts de l'internet, la mise en place de débits satisfaisants doivent être la préoccupation première des collectivités territoriales et de l'Etat avant même de favoriser l'équipement des ménages. Ainsi à l'image de l'île Maurice, La Réunion pourra s'ouvrir aux téléservices, au télétravail, et se positionner sur le marché international des services.
L'adaptation des financements semble être une seconde priorité. L'attitude trop timorée des banques commerciales ou dites de développement doit être dénoncée. L'obligation faite aux entrepreneurs d'engager leur patrimoine propre, l'absence de véritable concurrence entre banques, l'impossibilité d'avoir recours à l'épargne publique désintermédiée sont de vrais goulets d'étranglement de l'économie locale. A toute tentative de "casser" cette situation, on oppose règlementation, code bancaire, impératifs de gestion ! Certes des améliorations ont été apportées au système par la création de fonds de garantie, mais globalement le système bancaire local ne répond pas aux exigences économiques. Trop de crédits sont encore accordés aux ménages et à leur consommation de biens importés, tandis que l'investissement productif est délaissé. Cette situation ne va pas s'améliorer avec la crise économique qui s'est installée et l'arrêt brutal de la défiscalisation dans les DOM.
Il reste enfin à penser des mesures d'accompagnement. Nos entreprises sont fragiles. L'octroi de mer qui devait jouer un rôle protecteur a en fait été détourné de sa fonction et est devenu surtout le meilleur moyen de financer le fonctionnement des communes et autres collectivités. Ce dont nos petites et moyennes entreprises ont besoin aujourd'hui, c'est de véritables outils d'accompagnement à la gestion, à l'étude de marché, à l'analyse des coûts. C'est de "tuteurs" dans la démarche commerciale exportatrice, d'aide à soumissionner aux offres publiques dont elles ont besoin et non pas de "machins" dont le seul souci est de communiquer sur leurs propres actions ou de faire la promotion de leur Président.
Vitrine de la France dans l'Océan Indien, La Réunion est bercée par la bienveillante mère patrie. Derrière la vitrine il y a les vestiges d'une ancienne société coloniale qui n'arrive pas à s'effacer pour laisser la place à une véritable économie moderne. La complexité de la modernité réside dans le fait qu'elle est porteuse de valeurs que l'on doit impérativement s'approprier. L'avenir s'il est encore envisageable, suppose un état des lieux sans faux-semblants et une clairvoyance rigoureuse. ll y a urgence à mettre en oeuvre des plans ou des campagnes de construction (et non de reconstruction) grâce auxquels on offrirait à chaque réunionnais la possibilité de prendre la place occupée depuis des siècles par d'autres qui se sont imposés par des rapports de force explicites ou implicites.
Lorsque l'on évoque l'augmentation du SMIC, il ne faut pas raisonner uniquement sur son montant mais tenir compte de l’ensemble des dépenses contraintes des ménages. Les questions du coût des loyers, des carburants, des produits de première nécessité sont elles aussi au coeur du débat.
Le SMIC (salaire minimum interprofessionnel de croissance) est actuellement d’environ 1365 euros brut, pour 35 heures hebdomadaires, soit aux alentours de 1073 euros nets. Jean-Luc Mélenchon propose de le porter à 1 700 euros bruts soit une hausse de 21%. Cette proposition est devenue la nouvelle polémique du moment, comme certains ont pu l'entendre sur les média locaux. Le Smic à ce niveau serait insupportable pour les entreprises locales donc provoquerait des faillites et du chômage.
Notons au passage que Jean-Luc Mélanchon n'a fait que rappeler à La Réunion un des points de son programme. Cette augmentation du SMIC à 1700 € n'est donc pas un « cadeau » fait aux réunionnais mais la stricte application localement de son programme économique. Ceci étant dit, on peut s'interroger sur la signification de ce chiffre pour les entreprises.
Le coût total du travail d’un smicard comprend, outre le salaire brut, les charges patronales. Celles-ci s’élevaient au départ à 30% environ du salaire brut, mais on a diminué fortement ces charges, d’environ 26 points. Mais cette baisse ne concerne pas les cotisations des régimes complémentaires, ni celles de l’assurance chômage. De ce fait pour un salarié payé au SMIC, les charges patronales sont encore en moyenne de 19% du salaire brut. Avec un SMIC brut à 1 700 euros, cela veut dire un coût salarial de l’ordre de 2000 euros.
Lorsque l’entreprise embauche, elle fait nécessairement la comparaison entre ce que lui coûtera et ce que lui rapportera un emploi supplémentaire. Elle prendra la décision d'embaucher si la valeur ajoutée apportée par le nouvel embauché est strictement positive. A un coût salarial porté à 2000 €, la productivité du travail du salarié doit être supérieure à ce montant. Une telle productivité correspond généralement à un niveau de qualification élevé. Ce qui veut dire que tous les demandeurs d'emploi dont la qualification ne permettrait pas d'atteindre ce niveau de productivité n'aurait aucune chance d'être embauché. Ce qui n'arrangerait pas la situation du chômage dans l'île.
A cet argument on pourrait répliquer qu'il y a beaucoup de chômeurs qualifiés ici. Au moins ceux-là y trouveraient leur compte. Pas vraiment en fait, cette analyse fait peu de cas de la dimension humaine et sociale du travail : comment tolérer des salaires « de misère » lorsque que l'on est diplômé de l'enseignement supérieur par exemple.? La motivation de ces salariés en prendrait un coup et leur productivité également. Dans ce contexte, ni l'entreprise, ni le salarié ne serait satisfait.
Le problème est de faire en sorte que quelque soit le niveau du SMIC, la valeur ajoutée dégagée par le salarié soit positive. De nombreux théoriciens de l'économie se sont penchés sur ce problème.
Pour y parvenir on peut par exemple moduler les charges sociales en les diminuant proportionnellement à l'augmentation du salaire. On peut aussi utiliser la fiscalité sur les bénéfices industriels et commerciaux en la réduisant en fonction du nombre d'emplois qui seraient créés... Des solutions existent donc, il faut mener sur ce sujet, comme sur d'autres, une politique volontariste dans ce domaine. Il ne faut pas avoir peur du débat sur cette question. Ce n'est pas en se bouchant les oreilles que l'on fera avancer le pouvoir d'achat des réunionnais.
La vrai question n'est pas que le salaire minimum soit trop élevé. Nous n’avons pas à La Réunion un problème de coût du travail, mais un réel problème de niveau des prix. Ces derniers ne sont pas en rapport avec la grande majorité des revenus perçus par nos compatriotes. La grande erreur est d'avoir focalisé les débats de ces derniers jours sur les prix alors que la véritable question est celle des revenus. L’augmentation du Smic demeure un levier fort de l’intervention publique afin d’améliorer les conditions de vie des salariés les plus modestes. Malheureusement ce levier n'est pas suffisant pour éliminer la pauvreté. Nous avons nous aussi nos travailleurs pauvres. La pauvreté, c’est aussi vivre avec le Smic quand tout augmente. Lorsque l'on a intégré cette idée, tout débat sur le montant du SMIC a-t'il encore un sens ?