ZinfosBlog

Nos premières cantines scolaires : Cari la graisse dans la poussière !


Image d'illustration
Image d'illustration
Avec la fin des vacances, on va encore voir des théories d’élèves, de collégiens, de lycéens, déserter les cantines et réfectoires pour se gaver de tonnes d’immondices aux camions-bars du coin. Alors que les repas " officiels ", reconnaissons-le, sont sains, équilibrés et la plupart du temps très acceptables pour le goût.

Une bonne machine à remonter le temps permettrait de leur éclaircir les idées en leur montrant ce qu’étaient les premières cantines d’antan. Parce que si nous étions bien contents de les avoir, quand j’y repense, c’est sans la moindre once de nostalgie.

 A l’école primaire d’abord…

On a bondi au plafond quand le maire Valère Clément nous apprit qu’à La Rivière, nous aurions droit à un repas gratuit le midi.

Au sous-sol, sous le bureau de Bébé Fontaine, il y avait une grande salle basse de plafond, chaude et humide, sans ouverture autre que l’entrée. Des tables tréteaux constellées de traces suspectes, des bancs mal équarris, assiettes et cuillères en fer-blanc, une par môme.

Les " femm’ la cantine " avaient installé leur cuisine juste devant, au bas de l’escalier, directement à même le sol de terre battue. La commune livrait le bois une fois par semaine et les grands chaudrons noirs de suie étaient installés sur des trépieds, qu’il vente, qu’il pleuve… ou qu’il y eût d’énormes tourbillons de poussière. Ce qui, à La Rivière, était le lot quotidien.

 Des prodiges de débrouillardise

Les menus (si l’on peut utiliser ce terme) ne pêchaient pas par leur variété : de riz, in cari la graisse èk gros pois. Pourquoi " cari la graisse " ? Parce que le maire avait patiemment négocié avec les dizaines de charcutiers de sa commune pour avoir des restes de viande de porc à bas prix. Ces restes étaient toujours des bardes de lard bien épaisses ; encore heureux quand s’y attachaient quelques bribes de viande. Pou le zo, pas d’problème, ça n’avait !

Comment se débrouillaient ces braves femm’ la cantine ? Je ne sais mais ça sentait bon et nous étions pressés d’y aller. Parce que ce cari, même très gras, pour la plupart d’entre nous, c’étaient les seuls bouts de viande de la semaine. Chaque assiette était servie d’avance et on ne discutait pas.

 Manger, c’est tout ce qui importait

Là, navé pas " mi aim pas ci, mi aim pas ça ". Nu aimait, nu mangeait : beaucoup de riz par personne, souvent de la variété " cargo ", qui se sentait (!) de loin, ouf ! Le moins cher du marché. Il venait souvent du Bengale et on l’appelait aussi " riz mangalore ". Son fumet très spécial, on s’en foutait dans les grandes largeurs : on allait manger, c’était tout ce qui comptait.

Chaque marmaille avait un bon gros morceau de gras, une bonne louche de sauce bien grasse et une autre de gros pois. J’aime mieux pas vous décrire l’atmosphère des salles de classe l’après-midi… Les jours fastes, les cantinières déversaient de grosses boîtes de ti pois ronds dans le cari, ô merveille ! Pour descendre au " réfectoire ", on se mettait en rang par deux en haut de l’escalier et c’est à l’appel de notre nom par madame Maxède qu’on se ruait sur les degrés de pierres inégaux, au risque de se rompre les os.

Comme boisson, de l’eau, qu’on allait aspirer, la main en coupelle, à l’unique robinet de la cour, en faisant la queue.

Je le répète, si l’évocation de ces jeunes années est cocasse pour l’esprit, aucune nostalgie là-dedans. Personne ne rêverait de retrouver ces caris la graisse… que nous dévorions avec un appétit de jeunes loups affamés.

Cabillaud au flavurol

Les choses changèrent lorsque j’intégrais les rangs des pensionnaires du vieux lycée Leconte de Lisle, rue Jean-Chatel à Saint-Denis. C’était en 1958. Oui, bon, je sais…

Petit déj’ à 6h00 : lait au Tonimalt, pain, beurre (une quille de beurre chacun). Les préparateurs du bac, 1è et terminale, avaient droit à du café. Ce qui faisait baver les " petits ".

Déjeuner à 11h30, dîner à 18h30. Le midi, les filles de Juliette-Dodu déjeunaient après nous. Il fallait se bourrer au lance-pierre pour leur laisser la place. Ce qui nous contraignait à dévorer nos assiettes en le temps record de 15, 20 minutes maxi. Il m’a fallu des années, ensuite, pour réapprendre à manger à une vitesse qui ne fût pas celle d’un clebs affamé.

Les repas de tous les jours étaient acceptables ; celui du vendredi, innommable, relevait de la torture morale. Je vous ai déjà parlé de la salle à dessin de madame Treille, située juste au-dessus du réfectoire et des cuisines. Le vendredi s’élevait des fourneaux l’abominable odeur de flavurol, caractéristique du cari de " cabillaud à 125 francs le kilo ", selon un document subtilisé à l’Intendance.

Nombre d’entre nous se contentaient de riz-grains-rougail tomate, avec un profond regard de mépris pour l’énorme plat de morceaux de quelque chose baignant dans une sauce aux reflets moirés inavouables.

 " Ici on est mieux qu’en face ! "

Il y avait malgré tout pas mal de bonnes choses dans ces menus surprenants. Les frites étaient excellentes. De même que la " salade parisienne ", à base de rôti de bœuf froid, de tomates, de pommes-de-terre et de chiffonnade de laitue.

Le cari de poulet du dimanche se laissait avaler sans tracas, de même que les très dominicaux " petits gâteaux de chez Poo Sing ", un pâtissier installé en face de la prison Juliette-Dodu. Sa raison sociale, au frontispice de sa boutique-salon-de-thé, était tordante : " Ici on est mieux qu’en face " !

Ah ! les glaces du vieux lycée. Excellentes… quand on arrivait à les découper. Servies dans de grands bacs métalliques rectangulaires, elles mûrissaient depuis très tôt dans les chambres froides de monsieur Bertaut, responsable des cantines. Ils oubliaient juste de fournir une petite meule électrique. Il fallait de la patience, voire de l’obstination, au plus costaud des tablées de huit, pour parvenir à découper des parts à peu près égales.

Grève de la faim et Divan-le-Terrible

Pour protester énergiquement contre " ce mauvais manger ", nous, les pensionnaires, effectuions une grève de la faim deux fois par an.

On passait à table. Et, au grand désespoir de Zéphyrin le proto, de Raymond Lauret, de Bouboul, de Jean-Paul Marodon, de Mano Lambert, de De Villiers, les surveillants, nous restions les bras croisés. Nous tenions le coup deux jours, jusqu’à ce que Perreau-Pradier le préfet, surnommé Divan-le-Terrible par ses secrétaires, se déplaçât en personne pour " voir ce que ces cochons d’internes avaient encore inventé pour faire chier les braves gens ! "

Il déjeunait parmi nous. Ce jour-là, ô fortune, on avait droit à 3 rondelles de saucisson au lieu d’une, et un morceau de beurre plus gros qu’à l’accoutumée. Les repas s’amélioraient ainsi quelque temps. Six mois plus tard, re-grève, re-Divan, re-3 saucissons…

" Bèf au zi ! "

Eh bien, je ne l’ai su que plus tard, ces menus qui nous faisaient râler comme des putois, n’étaient rien à côté de ce qu’avait vécu mon Pépé Justinien, quelque 50 années plus tôt.

La moustache frisant de plaisir à l’évocation, Pépé rigolait en nous racontant ses menus à lui :

" Le matin, on allait traîner du côté des cantines demander au cuistot à quoi nous aurions droit le midi. La réponse était invariable : bèf au zi ! Autrement dit, un cari de bœuf noyé dans son jus ".

Le récit de Pépé nous remit les neurones en bon ordre de marche, nous révélant bien avant les leçons de physique, la relativité des choses de ce bas monde. Merci Pépé… et merci nos vieilles cantinières de La Rivière.
Mardi 17 Janvier 2017 - 11:13
Jules Bénard
Lu 11935 fois




1.Posté par Thierry MASSICOT le 17/01/2017 12:14

Jolie évocation des cantines d'antan...là , on retrouve l'ambiance des "Disparus de saint-Agil", de "La guerre des boutons", des "Choristes" Je vous trouve brillant! Mais bon dieu, comment faites-vous, sauf si une schizophrénie sous-jacente est responsable, pour vous compromettre dans les comptes rendus d'audiences que vous signez, qui me semblent plus qu'indécents....Continuez à nous évoquer la vie de tous les jours du temps lontan....Je ne suis pas d'ici et je transfert vos propos en pensant que mes arrières grands-parents ont vécu ça en métropole au début du XXème siècle, ça fait du bien!!!

2.Posté par golf51 le 17/01/2017 12:30

Merci, c'était tellement vrai pour ma génération!!

3.Posté par oups le 17/01/2017 12:44

Et l'odeur du cari pilchard et cari de oeufs !!!!!! Les cours de l'apres midi etaient très parfumés ! Si on avait la chance de faire une sortie scolaire en fin d'année en car courant d'air le menu était tjrs le même : pain avec sardine robert et dessert un bâton de chocolat

4.Posté par Ikki le 17/01/2017 15:18 (depuis mobile)

Et le TANG en poudre ? Pain banane. Bonbons Coco. ...

5.Posté par noe le 17/01/2017 15:41

Les élèves adoraient le cari "zoeuf Debré" !

6.Posté par Souvenirs le 17/01/2017 18:20

Et le verre de lait CILAM, le yaourt qu'on mangé en perçant un trou soit dans le couvercle ou alors pour ne rien perdre et après l'avoir bien secoué, on faisait un trou dans sa base et le buvait comme du lait sucré...

7.Posté par cd974 le 17/01/2017 19:14

il n'y a pourtant pas beaucoup d'endroit où l'on a servi un repas gratuit le midi dans les cantines.

8.Posté par Ma sonnerie le 17/01/2017 19:27 (depuis mobile)

Bientôt on va regretter le doux temps des colonies..De l'engagisme et de l'esclavage..

9.Posté par Thierry le 17/01/2017 20:47

@ 6, ou alors avec le couvercle, en tôle ;-) on en faisait une cuillère. Ou alors le rougail saucisses, purée-boudin, ...
Mais té gayard tout de même.

Et quand on était plus "faible" que les plus grand, il fallait donner son yaourt à un grand po veille mamaille po ou ! Un garde du corps quoi.

Té i joué ballon avec une bouteille plastique ou une boule de sachets. Le goal té un tas de roches.

Assize à coté d'une fille, c'était comme un film X tellement !

10.Posté par Ti yab dé o le 17/01/2017 20:58

Oté Jules arrête fais lève mon band vieux souvenirs."
De mon temps l'école primaire avait pour directeur Yves HOARAU dit "Gros Yves" et la cantine était dirigée par Mme Carlo.
Nous aussi on était très content de manger à la cantine. C'était tout le temps notre seul repas complet.
A l'heure du collège, la cantine était encore à cette époque communale.
Puis plus tard vint l'heure de l'internat au lycée du TAMPON 1970 pour moi. Là les repas étaient pour nous une grande découverte :civet de lapin, carry boeuf carotte, et le dimanche les croissants. Un délice pour moi cette cuisine.
L'anecdote de l'infirmière de ma maigreur, heureusement que tu es au lycée le riz cantonnais va te permettre de couvrir tes côtes. Je faisa 48 kilos pour 1,69m.
Le ti Yab la bossé po arrivé à s'en sortir et il y est arrivé.

11.Posté par 2017 le 17/01/2017 23:35

Superbe chronique et toujours très bien écrite.
Une chronique très instructive et si l ineffable JPP était connu , j ignorais ce surnom .
Vous devriez ( mais plusieurs vous l ont déjà dit ) chroniqueur les années 60 cela ferait un tabac.
Bravo encore

12.Posté par L'Ardéchoise le 18/01/2017 00:54

Un régal, pas la cantine, la chronique !
Et des souvenirs qui remontent à la surface, d'autres lieux, mais pas d'autres temps.

Aînée d'une famille nombreuse et pas bien riche, j'étais habituée à manger tout ce qu'on me donnait.
Sauf le tapioca, que j'avais en horreur.
Autre moment difficile : le verre de lait chaud dans des verres en plastique à la récré, que j'allais vomir aussitôt...

13.Posté par LOD le 18/01/2017 08:13

Un repas équilibré et écologique ne comporte aucun produit carné ;) et c'est une demande de l'ONU !

L'alimentation végétalienne est saine à tout âge et période de la vie
http://web.archive.org/web/20150102020851/http://www.eatright.org/About/Content.aspx?id=8357

Les Nations Unies reconnaissent que le végétalisme peut sauver le monde ! http://www.eater.com/2015/2/16/8048069/un-says-veganism-can-save-the-world-from-destruction

United Nation (ONU) says veganism can save the world from destruction http://www.theguardian.com/environment/2010/jun/02/un-report-meat-free-diet

La Révolution végane de l'O.N.U. https://blogs.mediapart.fr/pierre-guerrini/blog/120716/la-revolution-vegane-de-lonu

14.Posté par ZembroKaf le 18/01/2017 09:48

@6 "souvenirs"
lo gou oté !!!

mes années dionysiennes !!!
Band' tantine "juliette dodu" tablier rose tablier/bleu marine !!!
Le Lycée Leconte de Lisle rue Jean Chatel...devenu Collège de Bourbon !!!

15.Posté par Jules Bénard le 18/01/2017 11:56

à posté 13 LOD :

Quelques remarques anodines :
- On ne vit qu'une fois.
- Boire sans soif et baiser sans raison est ce qui nous distingue de la bête !
- Enfin, je vous signale qu'on dit "un bon gros" et jamais "un bon maigre".
- Vous avez remarqué comme les macrobiotiques ont la mine perpétuellement renfrognée ?

Bien cordialement quand même.

16.Posté par L'Ardéchoise le 18/01/2017 21:13

Jules, "boire sans soif" nous distingue du chameau, mais pas de certains animaux : j'ai eu lorsque je vivais en brousse un singe qui ne crachait pas sur une bière laissée en plan le temps d'aller pisser : cul sec, il la buvait !
Quant à la suite de la phrase, tu oublies les lapins à quatre pattes, modèles des chauds lapins à deux pattes...

17.Posté par TiCréolBradfer le 02/06/2017 16:45

En complément au post 11. Jean Perreau-Pradier, (en poste à La R de 56 à 63, truqueur d'élections de la SFIO à l'UNR), en abrégé JPP, dit le pro-consul ou le vice-roi, alias Jument Présumée Pleine, se déplaçait calé au fond de sa DS officielle en bénissant le piéton du revers de la main comme Mongénéral dans son command car et bouclait sur la filiale révérence à "notre chère et douce France" ses homélies bénies par le pétainiste Mgr de Langavant et radiodiffusées par "Tupic" Vincent-Dolor. C'était du lourd...

Nouveau commentaire :
Facebook Twitter