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La "vie chère" : Chiche, Monsieur le Ministre !



La "vie chère" : Chiche, Monsieur le Ministre !
Le nouveau ministre de l’outre-mer, Victorin Lurel, semble avoir fait de la bataille contre le vie chère son cheval de bataille. Oriflamme au vent, le voilà parti en guerre, et le hasard faisant bien les choses le rapport sénatorial fait son apparition, celui de la commission locale également.
Cette question des prix et de la vie chère taraude la Réunion depuis si l’on peut dire Mathusalem puisqu’elle remonte en fait à la Compagnie des Indes et qu’elle a traversé toute la période coloniale jusqu’aujourd’hui. Question récurrente qui relève, on n’apprend là rien au ministre, de la compétence de l’Etat. Donc, du gouvernement de la République et par conséquent de lui-même, en tant que ministre. L’ancien Président du Conseil régional de Guadeloupe ne le contredirait pas.

Les gouvernements précédents et les prédécesseurs du ministre à la rue Oudinot se sont pour ainsi dire défaussés sur cette question, la renvoyant à commissions sur commissions, lesquelles, au bout d’une trentaine d’années, n’ont pas donné grand-chose puisque, aujourd’hui, encore elle reste à l’ordre du jour. Véritable travail de Pénélope, avec une accumulation de rapports, de notes et autres choses du même genre.  Or, sur cette question, qu’on le veuille ou non, seul l’Etat dispose des moyens pouvant l’éclairer et éventuellement y remédier. Ne dispose-t-il pas en effet des services de la répression des fraudes, de ceux de l’INSEE, sans oublier les services économiques préfectoraux et même, si besoin était, des forces de gendarmerie ? Le consommateur lambda et même les élus locaux se trouvent bien démunis.

Alors, oui, chiche, M. le Ministre !

D’autant que l’Etat et ses services sont le premier consommateur de tout : carburant, voitures, pièces détachées (70% plus cher, dit-on !), machines et engins divers, avion, téléphone, voire de consommations courantes, y compris de bouche, pas que pour les petits fours.
C’est bien, et même normal, de faire appel au sens des responsabilités, voire au civisme des consommateurs et des citoyens, mais comment l’Etat, ses services, les collectivités et autres organismes qui en dépendent pourraient-ils s’exempter de donner le bon exemple. Comment peut-il s’en remettre à des commissions, des missions, des rapports et notes, plutôt que d’user des moyens dont il dispose pour mettre un terme à cette situation « insupportable », « inacceptable », etc ?

Personne ici, bien évidemment, n’aurait l’outrecuidance de prétendre que l’Etat dépense sans compter, mais tout de même !

Cette question de « la vie chère », de surcroit, ne peut en aucun cas se limiter aux prix « de consommations courantes » et à ceux pratiqués dans les boutiques et supermarchés ; c’est une question beaucoup plus large et qui concerne au plus haut point la Réunion toute entière. Y compris pour les « intrants », les machines, les matières premières en un mot tout ce qui entre dans la production et est frappé de surcoût.

Comment, par exemple, les planteurs peuvent-ils produire à meilleur coût lorsque l’engrais, les produits phytosanitaires et autres qu’ils achètent et qui sont nécessaires à la production sont frappés de surcoûts ? Comment alors peuvent-ils résister à toute concurrence extérieure ?

Dans un autre domaine, comment construire moins cher – et plus par rapport à la demande « exorbitante » - lorsque tous les matériaux entrant dans la construction des logements – voire des ponts et des routes – sont frappés de surcoûts « exorbitants » ?

On n’arrête pas depuis des années de parler de développement, « économique » bien sûr, mais également « durable », « actif » « harmonieux », « économique et environnemental », etc, les qualificatifs ne manquent pas, mais, concrètement, comment promouvoir un quelconque développement lorsque tout ce qui entre à la Réunion pour contribuer au processus de développement est frappé de surcoûts, et même de surcoûts « exorbitants » ? Autant essayer de tirer de l’eau d’une roche ! Que l’on ne vienne pas nous parler des salaires de la fonction publique, cela n’a rien à voir avec le coût et le surcoût de l’engrais, des engins agricoles ou de travaux publics !
En fait, pour paraphraser François Mitterrand, avant qu’il ne soit président de la République, l’outre-mer, et donc la Réunion, est une « chasse gardé pour safaris » financiers et commerciaux. (1)

La Réunion, de ce point de vue, constitue une véritable réserve où se constituent des monopoles, des « situations dominantes »,  des « réserves pour safaris » de toutes sortes, ce qui obèrent toute perspective de développement.

Comment expliquer, par exemple, que des produits bien français, se vendent moins cher à l’île Maurice qu’à la Réunion ? Cela n’a rien à voir avec le coût de la main d’œuvre puisque ces produits arrivent par les mêmes bateaux qui passent par la Réunion bien souvent avant de se rendre ensuite à l’île sœur.

Dans le domaine des « situations monopolistiques », on peut citer celui des carburants, produit hautement stratégique : celui qui transporte le carburant à la Réunion est le même ou presque que celui qui stocke le produit, c’est encore le même ou presque qui transporte du point de stockage jusqu’aux distributeurs-gérents, et c’est toujours le même ou presque qui distribue ! C’est à se demander si ce n’est pas le même qui, au point de départ nous vend le produit et charge le bateau !

On retrouve le même phénomène ou presque dans le domaine des transports maritimes et le transport de marchandises du point de départ en Europe jusqu’au « client » à la Réunion.

Dans le secteur du BTP, ce sont quelques succursales de « majors » français qui trustent et dominent le marché. Parmi eux Bouygues et Vinci.

Dans le secteur de la distribution, ce sont deux ou trois centrales d’achat qui dominent le marché.

Et on peut continuer : l’eau potable, les eaux usées, les ordures, même phénomène.

Dans l’automobile, on a vu, pour parler comme le patronat, des détenteurs de «  rentes de situation dues à des monopoles historiques » détrônés par des détenteurs « de positions dominantes dues à la seule performance entrepreneuriale » (2). Comme si se faire mordre par un chien de race plutôt que par un chien roquet ou vice-versa était moins douloureux!

La « vie chère » dans tout cela n’est qu’un épiphénomène et en tout cas la conséquence de tout cela, de ces « monopoles exorbitants » dont la mission parlementaire appelle de ces vœux la suppression, assurant que « l’Etat n’est pas impuissant ». On ne peut pas faire de la « concurrence libre et non faussé » son credo en France et en Europe, et ici, dans « les » outre-mer, conforter les « chasses gardées ».

Alors, oui, et encore, chiche Monsieur le ministre !
Si c’est cela votre combat, vous aurez assurément la majorité des Réunionnaises et des Réunionnais pour vous soutenir. Autrement, vous ne ferez que rajouter aux gesticulations auxquelles vos prédécesseurs nous ont habitué depuis des décennies... pour ne rien changer fondamentalement aux choses.

Georges-Marie Lépinay

Mercredi 25 Juillet 2012 - 09:38
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