Société

[JULES BENARD] Vendeurs de pistaches, volailles, galabé, poccina… Scènes de vie disparues de nos rues et paysages

Dimanche 5 Novembre 2017 - 10:07

Souvenirs, souvenirs…


"Francinet", le vendeur de pistaches. Photo fournie par Nathalie Legros et a été prise par Nicolas Payet
"Francinet", le vendeur de pistaches. Photo fournie par Nathalie Legros et a été prise par Nicolas Payet

A force de les rencontrer, la plupart du temps toujours au même endroit, finissait par se nouer des liens presque affectifs entre ces vendeurs, ambulants ou en position du lotus, et leurs clients. Les grandes surfaces, mais également les lois idiotes, ont fait disparaître ce qui faisait une grande partie et le charme de nos décors familiers.


L’ancive bichiques


On entendait un son sourd, persistant, puissant. Il venait de Saint-Louis et nous, à La Rivière, cinq kilomètres à vol d’oiseau, nous savions que devant la boutique Lo King Fong, en bas, le Chinois était là avec ses paniers et tentes pleines de bichiques. Il débarquait du train, et plus tard, des cars RTR, premiers Cars Jaunes premiers.


Ce son, il provenait de l’ancive, gros coquillage genre conque marine, percé d’un trou à l’extrémité la plus fine, que chaque vendeur de bichiques emportait avec lui dans ses pérégrinations autour de l’île. En ces époques reculées, où le nombre de véhicules était encore modéré, c’étaient les vendeurs qui allaient au-devant des clients. A La Rivière, branle-bas de combat ! Tout ce qui roulait, autos, camions, était mis à contribution. Certains y allaient même à pinces, anxieux de se mettre quelques bichiques dans la marmite.


Devant la boutique Lo King Fong, c’était déjà la ruée, même si l’on savait que se presser était superflu : il y en aurait, il en resterait. Epoque bénie où les surplus de bichiques étaient vendus aux commerçants, à bas prix, qui nous fournissaient de succulents caris de bichiques secs.


« Chinois dan’ locomotive/Dan’ son camion là/Li souff’ dan son zancive/Son li dent lé couleur ti bois… » (Troupe folklorique Mamo).


En ces tempos reculés, les bichiques n’étaient pas aussi chères que maintenant, toutes proportions financières gardées. Ces Chinois-là, courageux comme c’est pas permis, se déplaçaient chargés comme des bourriques et transportaient même avec eux leur lourde balance Roberval et les poids en nombre suffisant.


Comme ils ne transportaient quand même pas de bidons de flotte, il n’y avait aucun risque qu’ils ajoutassent de l’eau à grands jets sur la balance po fé le tas !

 


Chinois et caparèrs, 2 mondes opposés !


D’autres Chinois étaient aux aguets alors, prêts à acheter les invendus. Ils les mettaient à sécher sur les toits de tôle des boutiques et les vendaient entassés dans leurs bacs en bois, comme le riz et les tourteaux.


Nos parents en faisaient des caris (inévitables !) mais, surtout, de succulents beignets juste passés à la farine et dans la graisse bouillante. Les beignets ont donc disparu avec les zancives… Snif !


Ces mêmes asiatiques vendeurs ambulants arrivaient souvent encore avec des paniers chargés de poissons frais. Prédécesseurs des accapareurs venus après eux, ils n’en avaient pas du tout la mentalité. Les caparèr (accapareurs) n’étaient que des paresseux passant leur journée le cul sous les filaos, à boire du rhum et jouer aux cartes, attendant la rentrée des barques vers midi. Ils raflaient tout à bas prix et revendaient tout fort cher. Loin de ces profiteurs, nos Chinois ambulants se souciaient plus de vendre beaucoup plutôt que trop cher. Ils étaient très préoccupés par les soucis financiers d’une population démunie : ce n’est pas pour rien que ces industrieux travailleurs ont inventé le carnet mensuel.


Je tenais, à ma modeste façon, à rendre l’hommage qu’ils méritent à ces Chinois qui, avec leurs surprenantes et ingénieuses pratiques, ont forgé eux aussi le caractère et la physionomie  d’une Réunion que nous avons aimée. CQFD !


Sorbets-sucette, sorbet de l’eau…


Panier sur la tête, soubiques aux deux bras, bertèl su’l’dos, nos Chinois allaient de maison en maison. Leurs marchandises étaient souvent pesées d’avance et, pour les plus petits poissons, groupés par paquets de 3/4 au moyen de ficelles vacoa. Ce qui donnait parfois lieu à des scènes cocasses…


Le Chinois vendeur propose des macabits à un compère, Chinois boutiquier, qui lui rétorque d’une voix sifflante :


« Hein ! Macabits… macabits… bon pé li zo, tranglé collet mimitte ! »


Image souvent associée à celle des vendeurs de poissons, il y avait celle des vendeurs de sorbets-sucettes. Ces derniers se tenaient souvent  aux portes des boutiques, histoire de profiter du passage des chalands.

 


Transportant de lourdes glacières (les premières pesaient un âne mort), ils proposaient sorbets de l’eau, sorbets de lait, parfums grenadine (nos préférés), citron, chocolat, menthe, ananas… Que du naturel.


Il s’agissait d’employés de boutiquiers qui avaient fabriqué ces sorbets, étaient rémunérés à la commission.


Ces sorbets étaient, soit munis d’une sucette, d’où leur nom, soit cubiques, sans bâtonnet et vendus dans un bout de papier kraft. Il faisait si chaud que même en hiver austral, ils dégoulinaient très vite. On s’en foutait plein la limace, ce qui valait des fréquentes tannées parentales comme de bien on s’en doute.


Les sorbets de Chinois-Neuve


Un matin, du haut de sa fenêtre, Madame Clé Rivière (La Rivière, près de l’école des garçons Hégésippe-Hoareau), constata un drôle de manège : à l’ombre du manguier d’en face, le vendeur de sorbets sortait un à un chaque sorbet et passait dessus un coup de langue appuyé. Elle prévint illico Chinois-Neuve par téléphone (c’était son surnom, pas ma faute), lequel Chinois-Neuve expédia aussitôt son fils sur les endosses du vendeur ambulant. Il récupéra la glacière, flanqua un grand coup de pied au prose du malheureux garçon et expédia toute la cargaison dan’ canal (caniveau pour les incultes).


Youpi ! Il y en avait qui n’avaient pas perdu une miette de la scène de ce drame shakespearien, notre pote Alfred, fils de madame Clé, chez qui nous étions, et nous-mêmes, Michel, Jo, Pierre Bosse, gros Sulliman, moi… Bref, l’habituelle théorie de délurés. Aussitôt le fils de Chinois-Neuve éloigné, nous nous jetâmes sur l’aubaine comme la vérole sur le bas-clergé breton au XIXè siècle. La diarrhée après ça, j’vous raconte pas… Car nous avons tout avalé sans aucun remords et il devait bien y en avoir une centaine : ventre même non-affamé n’a point d’oreille.


Tatave Bénard : envoye le pont ! (on connaît)


Au nombre de ces courageux marchands ambulants, il y a bien sûr les vendeurs de pistaches. Panier su la tête, infatigables, ils allaient partout du lever au coucher du soleil, acceptant volontiers les fréquents ti coups d’sec qu’on leur offrait ici et là.


De cette catégorie de bosseurs (ils en étaient), le plus célèbre restera à jamais Tatave Bénard, devenu maire d’Etang-Salé. Il était né pauvre avec juste un lopin de terre à cultiver du côté de Gol-les-Hauts. Il en fit une belle terre à cacahuètes (pistaches si vous préférez). Il travaillait son champ à longueur d’année et allait personnellement en vendre le fruit.


Grand panier sur la tête, costume kaki chiffonné en bataille, chapeau feutre gris écrasé sous la charge, il allait du Gol à Tapage en passant par Saint-Louis, Etang-Salé et La Rivière. Sans jamais se départir de son éternel sourire aussi malicieux qu’affable.

 


Ce travailleur acharné fit tant et si bien qu’il amassa une petite fortune avec ses pistaches et se lança en politique pour finir par emporter le siège de maire d’Etang-Salé.


Un autre « pistacheur » des plus connus se trouvait à Saint-Denis et tout le monde le surnommait Ti-Koun. Personne n’a sans doute jamais su son nom. Il avait trouvé un poste stratégique parfait, devant la librairie Daudé, croisement de Jean-Chatel et Alexis-de-Villeneuve. La librairie étant très fréquentée, son panier se vidait vite.


Isnel Pasquet, volailler et trompettiste


Parmi nos marchands ambulants favoris, il y avait les vendeurs de volailles. On adorait regarder les collets des poulets, canards, pintades, dépasser des larges paniers sur la tête. On prisait par-dessus tout les criaillements des pintades, volatiles stupides et perpétuellement effrayés.


L’un des vendeurs les plus attachants, à La Rivière, était « monsieur Isnel » Pasquet, qui ne s’arrêtait jamais. Possédant une petite propriété chemin de Tapage, au-dessus de la boutique Ah-Tite/Ah-Vi (un homme et une femme), il en avait exploité chaque centimètre carré pour y soigner poulets, coqs, dindons, canards, oies, pintades et quelques lapins pour faire bon poids. Et trois petits cochons noirs.


Trois jours par semaine, il suivait à peu près le même cheminement que Tatave et ses pistaches et, ma foi, s’en sortait pas mal. Debout depu d’grand matin, il soignait, nourrissait et abreuvait son arche personnelle. Sa cour était d’une propreté remarquable.


Monsieur Isnel avait une âme de poète. Pour occuper ses fins de semaine, il avait appris la trompette et jouait dans les bals de la région au sein d’orchestres souvent renommés comme Legros et Taquet. On m’apprit plus tard qu’il s’agissait même d’un trompettiste de haut niveau, bien que ne connaissant pas le solfège. Ce qui était commun. Django non plus, pas le Unchained, l’autre.


C’est Monsieur Isnel qui m’apprit, lorsque je fus assez grand pour comprendre, qu’il était atteint, comme tous les « cuivres », de la « maladie de vert ». A savoir que le vert-de-gris avait envahi ses poumons et qu’il ne lui restait que peu de temps à vivre. J’en fus mortifié car ce bonhomme pittoresque était d’une gentillesse peu commune.


Letchis « au cent » et 32-Dumas


Ceux qui ont connu les années 50/60 se souviennent certainement de la vente des letchis de cette époque. Heureux temps où les letchis ne se vendaient pas au kilo comme aujourd’hui, ce qui vous oblige à casquer le prix des feuilles et des branches généreusement fournies avec quelques fruits maigrichons chichement mesurés.


Là, il fallait de la patience mais on y trouvait son compte : les letchis et longanis se vendaient « au cent ».

 


On demandait un cent de letchis, deux « cent » (sans « s », SVP !), trois « cent » et le vendeur y allait de sa comptée. Les yeux en bataille, on comptait en même temps. Il n’y en avait pas moins ; même que souvent le bonhomme en rajoutait deux ou trois « ala po zot bande ti marmailles ».


Quand il y avait encore des saisons fixes, un peu avant les letchis, nous avions droit aux mangues-piment sec. Un régal nécessitant de posséder un estomac en béton armé ; on en trouve encore aujourd’hui.


Nous salivions par anticipation en regardant le vendeur se saisir de son 32-Dumas plus aiguisé qu’un rasoir Gillette, pratiquer de larges entailles dans la mangue et, toujours de la lame de son canif, puiser la poudre rouge dans un bocal, et l’introduire dans les fentes.


Ces mangues-là étaient toujours de la variété « carotte », mangue-fétiche des Réunionnais, la seule digne de se prêter à cette manipulation, la seule digne également d’entrer dans une salade de fruits vinaigre/piment/de suc’ des après-midis d’été.


Notre pote Jean-Luc Eugénie, ayant un palais en acier trempé, réclamait toujours du piment de rabiot. C’était le temps où le « piment martin » existait encore. Nous ne connaissions pas encore ces semblants de piments de maintenant, grands et forts peut-être, mais qui n’ont qu’un goût de z’herbe crasé ! Là, c’était du piment avec un goût de piment… et qui poiquait in voyage mounoir…


Jean-Luc toussait, rougissait, bavait, avait les yeux exorbités mais finissait sa mangue portée au rouge.


Des travailleurs venus de (très) loin !


Quelquefois, plus rarement, il y avait, des vendeurs de zévis verts/piment. Nous aimions moins, va savoir pourquoi.


Parmi tous ces gens courageux qui soulevaient chez nous une admiration sans réserve, il y avait, en haut de l’échelle, les maraîchers de Grand-Ilet. Certains d’entre eux étaient les pères et mères de quelques-uns de nos condisciples pensionnaires : comme nous, ils habitaient au bout du monde.


Leurs familles cultivaient un peu de tout, salades, haricots, brèdes pet-saï, courgettes, radis… et avaient trouvé un moyen courageux, pratique et rentable (un peu, un petit peu seulement) pour rendre visite à leurs petits chéris et gagner quelques modestes sous à la fois. Ils partaient en début de nuit de Grand-Ilet, grimpaient vers la Roche-Ecrite (l’excursion la plus dure de toute l’île) avec légumes, volailles, lapins (les femmes autant que les hommes) et redescendaient vers Saint-Denis par le Brûlé. Cela se passait le jeudi, toujours le jeudi.


Ils débarquaient comme Ti-Angélo au petit jour au Grand-Marché, buvaient « in ti café po arpose zot collet fatigué » et vendaient toute la matinée. A midi, paniers vides, ils débarquaient au vieux lycée de la rue Jean-Chatel (le jeudi était alors jour de relâche, si on peut dire) et apportaient à leurs enfants les friandises qu’ils avaient transportées aussi,  fromage-cochon, in’ ti rougail zandouille, bibasses, mangues, cerises-Brésil, cerises-à-côtes… Nos potes partageaient volontiers.

 

La fin d’après-midi venue, ces braves paysans entamaient la route du retour, toujours par la Roche-Ecrite, pas assez fortunés pour se payer le car en si nombreuse compagnie. Et passaient ainsi une seconde nuit sans dormir, à crapahuter dans le noir, le froid, le brouillard, la pluie. Quand ils parviendraient chez eux au petit jour, aucunement question de se reposer : il y avait les animaux à nourrir, les champs à entretenir.


J’ai toujours professé un respect sans bornes pour ces merveilleux Créoles qui ont soulevaient chez moi une fierté au-delà de toute expression.


Galabé, poccina, grappes ti zoiseaux…


Dans nos rues et chemins se déplaçaient alors les vendeurs de douceurs, galabé, ti bonbons poccina (petites figurines en sucre rouge fondant), des presseurs de jus-de-canne à la demande. Ces derniers poussaient dans une vieille brouette un pressoir artisanal fait de deux gros rouleaux en bois avec leur feuille de tôle destinée à recevoir le précieux liquide. Les cannes à presser, chez nous, venaient de chez le voisin d’en face.


J’ai presque honte de la dire (presque seulement), nous accueillions comme des envoyés du Ciel les vendeurs clandestins de ti-zoiseaux. Les bengalis (becs-roses), moineaux, zoiseaux-béliers, cardinaux, merles-Bourbon disparaissaient aussi sec. Je sais, je sais, les défenseurs de la Nature (font je fais hypocritement partie aujourd’hui) et autres BB vont gueuler au charron. Mais on s’en régalait sans fausse honte.


Ces pauvres petites bestioles, déjà plumées, vidées, nettoyées, lavées, étaient enfilées par grappes de 50 autour d’un petit bâton. Tout ça filait direct dans la graisse bouillante. Don’t shoot on the pianist, please ! Si ces gens avaient trouvé ce moyen pour grappiller quelques piécettes, nous, on n’y voyait pas malice. C’étaient nos ortolans à nous.


« Ala bazar, madame, bazaaaaar ! »


Dans Saint-Denis essentiellement, venaient de bon matin les vendeurs de lait. Leur mesure était le quart. Quart créole s’entend, à savoir qu’on est le seul pays au monde où il y a 5 quarts dans 1 litre !

 

 

Les gens venaient sur le pas de leur porte acheter selon leurs besoins. Chez parrain Yvon (100, rue Jules Auber), marraine Simone y allait avec un double litre pour cause de famille nombreuse.


Ce que l’on entendait partout à travers l’île, c’était le cri des bazardières malbares :

« Ala bazar, madame, bazaaaaar ! »


Ces femmes, lourdement chargées, transportaient l’inévitable grand panier sur la tête, plus quelques soubiques et bertèls chargées de bringelles, salades, tomates, carottes, zharicots verts, courgettes, le tout d’une fraîcheur impeccable.


Elles se penchaient pour déposer au sol leurs marchandises, ce qui nous permettait de subrepticement lookater de rondes, fermes et belles poitrines très bronzées et très libres pour cause de non-soutif. Un régal pour nous, mais maman n’appréciait que modérément « les tendances vicieuses de ces tits fild’garce » ! Car rien ne lui échappait, hélas. Pas même nos yeux louchant sans vergogne sur la chute de reins prononcée de la dame. Surtout lorsque cette dernière se penchait vers l’avant.


Lentilles de Cilaos et beurre en motte


Lorsque nous étions en changement d’air à Cilaos, janvier-février, un spectacle récurent se produisait chaque semaine dès potron-minet.


Une file d’une dizaine de personnes surgissait de l’ancien chemin des Thermes, femmes, enfants, adultes et bœufs de charge avec de lourdes paquetées. Les gens de Marla venaient vendre à Cilaos ce qu’ils pouvaient, les pauvres.


Ils avaient quitté leur îlet du bout du monde vers les trois heures du matin et débarquaient avec une liste hétéroclite de marchandises, ti-pois, z’haricots de Marla (les meilleurs à ma connaissance), lentilles (les mêmes qu’à Cilaos), et surtout, une merveille, le beurre de Marla.


Pendant des semaines, après avoir fait bouillir chaque matin le lait de leurs vaches, ils en préservaient la crème (aucun risque de déperdition, il fait froid là-haut) et lorsqu’il y en avait assez, ils battaient le tout énergiquement dans des fers-blancs. Cela donnait un beurre que l’on appelle « non lavé » mais d’un goût pur, brut, que j’ai encore au fond du palais.



La maison « mââââme Bébé » (mamie Francia), villa Désirée, étant la première sur leur route, ils s’y arrêtaient régulièrement. Ida les accueillait direct dans la salle-à-manger-cuisine et commençait par leur offrir un petit café bien serré suivi de son incontournable ti-pousse. Y compris pour les gosses « akoz ça i soigne le ver ».


Puis les palabres débutaient. Lentilles, ti-pois, brochettes ti zoiseaux (oui, je confesse), mamie achetait un peu de tout car plus frais tu meurs. Et venait le tour du beurre. Il se présentait en grosses mottes de deux à trois kilos qui avaient passé la nuit au frais et étaient enveloppées dan’ feuilles songe grand-matin. Ida, notre vieille nénène-matante, posait la motte sur la table et, du haut en bas, la fendait d’un coup de grand couteau. Soit il ne se passait rien… Soit, on voyait apparaître à l’intérieur les rondelles de moitiés de pommes-de-terre bouillies mises là po fé l’tas !


Ces braves gens, si désargentés, tentaient bien par ce moyen de tricher un (tout petit) peu. Ou alors, au lieu des pommes, il s’en écoulait une grosses poche d’eau fraîche. Dans le même dessein. Tout le monde éclatait de rire. C’était compris dans la règle du jeu.


Ida repesait le beurre sur sa Roberval de ménage « akoz mi achète le beurre ; mi veux pas achète l’eau Marla ». Une eau de source qui n’était autre que la naissance de la rivière-des-Galets.


Les tinettes de l’usine à m…


A La Rivière, le vieux Louis, incurable philosophe à la paresse aussi proverbiale que sa gentillesse, arpentait souvent les rues non-bétonnées du hameau pour vendre des carottes de tabac qu’il venait juste de subtiliser dans quelque champ du Ouaki. Il préférait ça plutôt que bosser comme les autres parce que chaque jour que Dieu faisait, il ne se sentait pas bien : « Jordu mon corps lé maf », tentait-il de se justifier.


Tout le monde le savait, tout le monde s’en foutait car le vieux Louis était serviable et inoffensif sauf pour les planteurs de tabac.


Un spectacle a disparu de nos paysages il n’y a pas très longtemps, celui des jeunes pêcheurs sous-marins vendant du poisson frais à l’entrée Nord de Saint-Leu ou à Terre-Rouge, non loin de l’hôpital Sud.


Ces jeunes exerçaient un métier dangereux car les belles prises se font vers les 20 mètres de fond. Mais ils préféraient ça au RMI. Perroquets, grappes de ti-macabits, risdals, congres, murènes, zourites, cabots de fond, bande ti cardinal, barbus et autres poissons daille frétillaient encore autour de leur trépied en bois de filaos.


La réserve marine est venue mettre leur activité, leurs arbalètes et leur courage au placard. Aujourd’hui, ils sont au RSA devant la boutique.


Des travailleurs très spéciaux faisaient encore les rues de Saint-Denis au tout début des années 60, les videurs de tinettes, autrement dit les videurs de chiottes.


La particularité de la plupart des maisons de Saint-Denis était d’avoir leurs cabinets contre une cloison attenant à la rue et dont les baquets récepteurs de… ce que vous savez… étaient accessibles du trottoir par un portillon de 50 cm de haut.


Les «condamnés » passaient avec la carriole bourrique chère à Vabois, ouvraient le portillon, s’emparaient du cabinet volant qu’ils vidaient dans de grandes barriques posées dans la caisse de la charrette.


Une fois les fûts pleins, la charrette était conduite au Cap Bernard, au-dessus de l’entrée du tunnel et venaient alimenter (si je peux dire) ce que nous appelions « l’usine à merde de K/véguen ». C’était une fabrique d’engrais mais lorsque vous passiez là par la micheline l’autorail, cela sentait bel et bien la matière première de l’engrais.


On nous dit que les bidasses de Lambert, à quelques pas de là, n’appréciaient guère eux non plus. Sauf que eux, c’était toute l’année.


L’érotique spectacle des laveuses.


Pour terminer, je ne veux pas oublier le spectacle le plus charmant de ces années enfuies : les laveuses de nos fonds rivières.


Chaque jour, par paquets de 20, elles envahissaient les berges des cours d’eau (où il y avait encore de l’eau !), squattaient les galets plats en guise de séchoirs et, battoirs et cotons maïs en mains, elles s’attaquaient aux taches diverses pour lesquelles, devant cet acharnement joyeux, la bataille était perdue d’avance.


Nous scandions le spectacle : « Et tape, et tape, et tape avec ton battoir/Et tape, et tape, tu dormiras mieux ce soir ». Luis Mariano devait s’en retourner dans sa tombe mais les lavandières en étaient réjouies.


Lorsque nous allions piquer une tête dans la piscine du BOTC (Bourbon Olympique Tennis Club) de la rivière Saint-Denis, nous nous attardions plus longtemps que raisonnable sur le muret dominant la rivière, malgré les rappels de Bouboul, de Paul Marodon, d’Adam de Villiers, de Miléliri, nos pions, pas dupes de notre manège.


Là, nous nous régalions de ces poitrails largement découverts, de ces tétons pointant généreusement sous les chemisettes détrempées, de ces splendides culs tournés vers nous et semblant se déhancher sur l’air de « La cucaracha » ou de « Tchic-a-tchic-a-tchic aïe-aïe-aïe ».


« Ouaille » faisait la chemise dont les boutons volaient en éclat. « Totoche ! » répliquaient les pensionnaires en mal d’épanchements tendres, moins sous la rudesse du battoir que devant le pas de deux d’un derrière rebondi à souhait. On était souvent obligé de se mettre les mains en paravent devant nos braguettes salement malmenées.

 

J’en ai certes oublié. Je compte sur vous pour rajouter vos propres souvenirs dans vos commentaires éventuels. Merci.

Jules Bénard
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1.Posté par Réponse le 05/11/2017 09:23 (depuis mobile)

Le crédit photo?
Quid de la grosse BMW qui recharge les paniers du vendeur folklorique.

2.Posté par Le Troll de Cité le 05/11/2017 09:30

Rassurez-vous M. Bénard, à chaque époque sa nostalgie !

Dans 30 ans, un article du même acabit sera publié :

" Agresseurs, violeurs, chauffards alcoolisés… Scènes de vie disparues de nos rues et paysages "

En attendant, notre quotidien reflète la déliquescence de notre vivre-ensemble.

Réveillons-nous à l'odeur du café grillé !

3.Posté par babouk le 05/11/2017 09:51

Je me permets une petite remarque concernant les pêcheurs/vendeurs de St-Leu. (Poissons, mais surtout langoustes -qu'ils ont trop pêché, en toute saison, jusqu'à épuisement des fonds) La Réserve Marine si décriée n'y est pour rien!
Les vendeurs ont disparu bien avant le RMI. Je crois que l'imposition des normes (françaises?, européennes?) qui ont imposé des étals frigorifiques, ainsi que la surpêche, ont sonné le glas des pêcheurs St-Leusiens

4.Posté par PEC-PEC le 05/11/2017 10:23

Merci Jules encore une fois pour ces tranches de vie.
Un bonheur à lire et relire.
Merci

5.Posté par Merci !! le 05/11/2017 10:24

Découvrir vos souvenirs c'est comme ré-ouvrir les miens, merci !!
J'attends avec grande impatience votre tome 2 et j'espère les autres à suivre,
nul doute que de multiples ré-éditions s’enchaîneront dès épuisement des stocks
(mais de grâce, hâtez vous le temps passe et mes cheveux blanchissent trop vite)

6.Posté par Fred le 05/11/2017 10:27

Monsieur Benard !! un énorme merci encore , vous faites frissonner un petit boug né à St Denis en 1961 et qui revit avec vous ces pages magnifiques de son enfance Gâtée au coeur de St Denis . J'ai aussi beaucopup de souvenirs de la boutait Kichenin , derrière chez moi , rue Grand chemin devant l'entrée du grand marché de l'époque et aussi ..;de TI quatorze ...hum...! quelle phénomène cette Femme là !! un jour elle à toooootochée mon grand frère qui l'avait empêché de lui piquer ...son makatia au gouter ...Monsieur Bénard un jour je voudrai bien vous rencontrer et je sais que cela se fera ...Bonne continuation Ni artrouv'

7.Posté par Choupette le 05/11/2017 10:48

Les illustrations jaunies des pochettes des 45 touts invitent à la rêverie.

Il y a une certaine nostalgie qui s'en dégage ... .

Vie dure mais au moins, pas le temps de s'ennuyer. Et que de rencontres.

8.Posté par Choupette le 05/11/2017 10:53

Quant aux tinettes vidées "bacs la taille" par les condamnés, maman les a connues.
Moi, c'était en "l'autorail" dans les années 60, près de la caserne Lambert, effectivement.

9.Posté par zorbec le 05/11/2017 11:10

Jules nous parle d'un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître ! Outre les marchands "pistache" de jadis, il nous arrivait de croiser le chemin tous les deux à trois mois de cordonniers ambulants, venus dans les coins les plus reculés sur les hauteurs de Saint-Denis réparer force chaussures et sandales malmenées par les sentiers de terre battue et de galets. Et ils se faisaient remarquer de loin en frappant leur enclume d'acier d'une tige d'où sortait un son aigrelet comme dans le Jeu des Mille francs. Souvent, ils étaient conviés à déjeuner car le soleil dardait bien haut dans le ciel. Outre les cordonniers ambulants, les marchands de ti cochons noirs enfouis dans un goni étaient aussi des habitués de nos campagnes. A propos des marchands de glaces et sorbets, un souvenir marque encore ma mémoire. C'était au creux de l'été, en janvier ou février, nous étions une dizaine de marmailles sans le sou et l'apparition soudaine un jeune glacier dans nos sentiers fut une providence pour nous ; malheureusement pas pour lui. Nous lui tendîmes un véritable guets-apens : armés de quelques morceaux de bois, nous l'obligeâmes à donner à chacun un sorbet Mont-Blanc ! Inutile de vous raconter la raclée de fouèt pêche qui s'en suivit de nos parents. Quant au jeune glacier, on ne le vit pas de sitôt sous nos latitudes...

10.Posté par Juste le 05/11/2017 11:37 (depuis mobile)

Merci Mr Bénard ces personnages que vous décrivez si bien me font rappelé mon enfance.
Tous ces petits métiers d''antan ont disparus de nos jours...
Dommage !...

11.Posté par Noé le 05/11/2017 12:39

Autre époque , autres manières de gagner sa vie !
Aujourd'hui on ne vit que des aides sans bosser et on s'engraisse sur le dos des vrais travailleurs !
Facile de reconnaître les non bosseurs ... ils sont pour la plupart "obèses" !

12.Posté par Phil le 05/11/2017 12:56 (depuis mobile)

Effectivement, manquent les vendeurs qui venaient de la grande île, par bateaux et qui vendaient, à qui des pommes, des balais, crevettes fraîches....Faut dire que Mada était encore française...

13.Posté par pipo le 05/11/2017 13:05

Il nous restent les ramasseurs de Dodo :)

14.Posté par margouillat974 le 05/11/2017 13:49

@ 11 l'obésité ne vient que de la mal-bouffe" il est moins onéreux d'acheter ces "produits" manufacturés que des produits sains et basiques. Pourquoi Mr Mk kuen propose ses produit bourrés de E.250 sur le marché de la Réunion, alors que l'on peut s'en passer allègrement sur un marché tendu, sachant que cet additif est pourvoyeur de cancer du colon, et que la "sécu" se ruine en " prévention?" Ne serait-il pas plus simple de rejeter le E.250, plutôt que de conduire des générations entières vers le cancer du colon.?

15.Posté par dègue le 05/11/2017 14:30

salutation à Francinet (le boug lé en 1ère foto ek panier su son têt). In boug La rivière saint louis sa ; vaillant, marcheur et humble. Respect.

16.Posté par Zarin le 05/11/2017 15:34

@14

le colon fût un cancer !

17.Posté par néné le 05/11/2017 15:42

il y avait romain pistache vendeur de pistaches grillées devant le cinema eden au tampon, le vendeur de pains une fois par semaines dans les hts ,le vendeur balai branles ou brandes ,le vendeur balai coco ,le vendeur de mousses cueillies dans la foret pour faire les oreillers et matelas ,les vendeurs de pots en fanjans sans oublier les vendeurs de chevrettes fraiches ou passées à la marmite qui ont disparues des rivieres maintenant et la liste est encore longue

18.Posté par kaf le 05/11/2017 14:48

ma la pa enkor guingne cinquant ans mé n'a un chanteur la chante "mon pays bateaux fou , oussa band n'a y râle à nou '" ,médite la si, n à pi aucun repère

19.Posté par Suppositoire...... le 05/11/2017 16:48

Merci Mr BENARD pour ces témoignages d'un autre temps qui de mes 60 ans passés me rappellent certaines images de mon enfance (Mme Cle , chinois neuve 'vendeur bichique s séchèes etc ....)vous rappelez-vous de cette petite voiture qui vendait du vin de Cilaos par litre ou de ces mahorais ou comoriens qui arpentaient les rues pour vendre leur objet d'artisanat tels que chapeaux la paille , vannes , saisies etc ... ENCORE UNE FOIS MERCI

20.Posté par allez rentre chez toi le 05/11/2017 17:22

quand je pense que le monsieur de la première photo arpente les restos de st pierre depuis des années, toujours bien accueilli par les clients et restaurateurs,
un jour dans un resto ( je ne le nommerai pas), un serveur fraichement débarqué....pas très avenant...a voulu mettre se monsieur dehors...., c'était plus fort que moi : je lui ai expliqué......il ne travaille plus à cet endroit...

21.Posté par lontan le 05/11/2017 17:41

Post 15..il est malheureusement décédé subitement récemment ....encore un bout de notre patrimoine culturel qui s'en est allé..RIP à lui

22.Posté par mandelamarley le 05/11/2017 18:06

Merci Mr Bénard pour cette hommage pour un homme qui a arpenté toutes les routes de la Réunion. C'est la fin d'une époque. Une statue en souvenir sur un rond point serait honorable pour les marchands ambulants de l'île dont la profession et sérieusement menacée. Merci la loi français.

23.Posté par L'Ardéchoise le 05/11/2017 19:14

Très joli récit, comme à l'accoutumée.
Des souvenirs à livre ouvert dont on se régale et dont on attend la suite.
Même si la grammaire cale parfois au détour d'un bal lontan ou d'une charrette...

24.Posté par calaya le 06/11/2017 10:10

Bravo mr Benard pour ces tranches de vie (d'il n'y a pas si longtemps que çà)

Je voudrais rajouter que les fameux cinq quarts dans un litre étaient des " miskés" je ne suis pas sûr de l'orthographe ,mais je me souviendrai toujours quand papa nous envoyait chercher un miské de rhum chez le chinois ; le précieux liquide on le mettait dans une petite bouteille de perrier qui a servi longtemps chez nous,le rhum venait du dépôt de saint joseph et était produit à Grands Bois

25.Posté par Grangaga le 06/11/2017 13:42

Et bann' marsan.........
_ "Madlam', a mwin vandi kloklo sapo la vann' sézi "
Nou té y lass' .....kosson kouyion !!!!!!!!!!!!!
La trass' lo bougu' té y trouvv' pi.....................................

26.Posté par Christian le 06/11/2017 16:58

Quand j'étais enfant, j'entendais souvent les bazardiers crier à haute voix les marchandises qu'ils vendaient. Une phrase avait marqué mon esprit:
Ainsi, je croyais entendre "Xavier lé mort!" au lieu de "Gouyavier la moque!"......

27.Posté par Jules Bénard le 06/11/2017 18:31

à posté 1 :

Vous appelez, je suppose, juste pour cracher votre bave malodorante ?

Il est vrai que certains bazardiers ont eu du pognon. je préfère citer ceux qui ont eu du mérite.

J'espère ne pas vous offusquer en leur rendant hommage, cher atrabilaire ?

28.Posté par mandelamarley le 06/11/2017 21:07

Mr Bénard continue car certains goyaves ne veulent pas de cette transmission qui se perd avec l'évolution des choses et des manipulateurs. Tiembo pas largué.

29.Posté par Jules Bénard le 07/11/2017 08:44

à posté 18 :

Chanson de notre ami Gilbert Pounia.
Belle chanson mais ce n'est pas ma favorite.
Je préfère, de loin, "Kala".

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