Il y va de l’histoire des sociétés comme de celle des hommes, il y a un moment où elles basculent. Ces basculements ne sont pas fréquents, ils ne surgissent jamais de rien et quand ils se produisent, on mesure rarement sur le moment leur portée. C’est aux spécialistes de fournir, souvent après que ces basculements aient eu lieu, leurs causes, rarement uniques, leur déroulement et surtout leurs conséquences. Ce qui ne doit pas empêcher les intéressés, les témoins ou les contemporains de s’interroger et de chercher à les comprendre.
1946
Quand on regarde l’histoire contemporaine de La Réunion, une première date s’impose. C’est celle "1946", avec la transformation d’une "vieille colonie" en département français.
De nombreux travaux ont cherché à comprendre cet événement majeur, à mesurer à l’épreuve du temps sa portée, ses conséquences. Ce travail n’est pas que celui des spécialistes, la mémoire elle-même fournit son lot d’éléments, aidant par la comparaison à comprendre ce qui a été rendu possible par cet événement.
Il y a une autre raison qui doit, à nos yeux, justifier le choix de "1946", c’est l’assassinat d’Alexis de Villeneuve. Mais, contrairement au précédent, très rares sont ceux qui font de ce crime un moment où tout bascule, et pas seulement pour une famille et des amis endeuillés, mais pour La Réunion toute entière et pour son histoire, avec un grand "H".
Ici pas de colloques, pas de recherches scientifiques, mais une mémoire qui se chuchote à l’abri des oreilles indiscrètes. Seule la ténacité de quelques journalistes à laquelle j'ai participé en mon temps, d'un Jean-Claude Vallée mais aussi et surtout de Jacques Tillier, a permis de ramener les projecteurs sur cet événement. Car enfin comment peut-on raisonnablement faire croire que l’assassinat du leader d’un mouvement politique, alors majoritaire, peut être sans conséquence pour ce parti et sans suite pour l’histoire politique et l’histoire tout court ?
En réécrivant les faits grâce à de multiples versions volontairement "fanées" dans la population par la rumeur, l’auteur de l’assassinat ou ses proches ont fini par accréditer l’idée qu’on ne saurait jamais la vérité, voire même que ces faits pourraient n'avoir jamais existé. L’auteur de l’assassinat a de cette façon, d’une certaine manière, tué Alexis de Villeneuve une seconde fois. Espérons que des historiens finiront par s’intéresser enfin à cet événement dans l’intérêt même de La Réunion et de son fonctionnement démocratique.
1963
La deuxième année qui s’impose c’est "1963" avec l’arrivée de Michel Debré, père de la Constitution de la Vème République et ancien Premier ministre, comme candidat à la députation à La Réunion.
Sociologiquement au début des années 1960, les espoirs de la départementalisation sont toujours attendus et la situation de l’Ile n’a pas beaucoup évolué depuis 1946. C’est d’ailleurs ce qui sert principalement de base à la propagande du Parti Communisme Réunionnais pour justifier son mot d’ordre d’autonomie.
Economiquement le développement du jeune département se fait attendre à la fois par absence de stratégie, manque de volonté et peur de l’avenir.
Politiquement, depuis le meurtre d'Alexis de Villeneuve, les modérés et la Droite sont sans leader, mais comptent de nombreux petits chefs, soucieux de leurs petites affaires et se haïssant avec énergie, pour la plus grande satisfaction de Paul Vergés qui en tire le plus grand parti, manipulant l’un, soutenant l’autre, salissant un troisième.
Dans un tel contexte, bien plus que le décollage économique, éducatif, social et culturel que va permettre la venue de Michel Debré, et des critiques légitimes qui pourraient être portées contre telle ou telle de ses actions ou de son œuvre réunionnaise, il y avait avant tout et prioritairement l’assainissement des mœurs politiques avec une cohérence, un projet et une conduite publique, par un leadership qu’il a occupé pendant plusieurs décennies et à qui a été vital pour La Réunion.
Ce qui ne signifie pas que l’œuvre de Michel Debré à La Réunion doive être idolâtrée, mais il faut avoir conscience que l’œuvre d’aucun homme politique, que ce soit Churchill ou de Gaulle pour ne parler que d’eux, n’est entièrement positive et peut toujours porter à critique sur l'une ou l'autre de ses facettes.
Comme toujours, quand on porte un jugement sur un homme, politique ou pas, il faut gommer les aspérités et ne retenir que les grandes lignes. Et de ce point de vue, nul ne peut contester l'immense bond en avant qu'à connu la Réunion sous la gouvernance de Michel Debré. Même Paul Vergès l'a récemment reconnu, c'est dire...
2012
"2012", avec ce à quoi nous assistons, fait incontestablement suite à "1946" et "1963", et ce pour plusieurs raisons.
D’abord en raison de la présence de Paul Vergès à ces trois basculements. En 1946, en 1963, comme aujourd’hui, il est l’un des protagonistes majeurs de chacun de ces moments où l’Histoire s’accélère. Naturellement, à chacun de ces moments, il n’a pas la même position ni les mêmes interlocuteurs, ni les mêmes contextes, ni les mêmes atouts. Mais dans chacun des cas, c’est le même but qu’il poursuit : sa mainmise sur La Réunion.
La deuxième raison, c’est la situation du camp des modérés et de la Droite, avec les alliances, les contre-alliances et les haines plus ou moins visibles que les différents responsables laissent entrevoir. Comment ne pas penser à ces haines subites nées du côté du Tampon ou de Saint-Pierre?
La troisième raison, c’est la situation économique et sociale difficile où se trouve à nouveau La Réunion. Une ile qui attend un nouveau projet et de nouveaux leaders. La seule différence entre "1946", "1963" d’une part et "2012" d’autre part, tient pour l’essentiel à deux choses.
Tout d'abord la décomposition du Parti communiste réunionnais et la mise à terre de Paul Vergés par les militants communistes, mais j’y reviendrai dans un second article. Et la présence d’une élite réunionnaise importante mais… dispersée.
Nous n'en avons peut être pas conscience, mais nous sommes en train d’écrire une page nouvelle de l’Histoire de La Réunion.
1946
Quand on regarde l’histoire contemporaine de La Réunion, une première date s’impose. C’est celle "1946", avec la transformation d’une "vieille colonie" en département français.
De nombreux travaux ont cherché à comprendre cet événement majeur, à mesurer à l’épreuve du temps sa portée, ses conséquences. Ce travail n’est pas que celui des spécialistes, la mémoire elle-même fournit son lot d’éléments, aidant par la comparaison à comprendre ce qui a été rendu possible par cet événement.
Il y a une autre raison qui doit, à nos yeux, justifier le choix de "1946", c’est l’assassinat d’Alexis de Villeneuve. Mais, contrairement au précédent, très rares sont ceux qui font de ce crime un moment où tout bascule, et pas seulement pour une famille et des amis endeuillés, mais pour La Réunion toute entière et pour son histoire, avec un grand "H".
Ici pas de colloques, pas de recherches scientifiques, mais une mémoire qui se chuchote à l’abri des oreilles indiscrètes. Seule la ténacité de quelques journalistes à laquelle j'ai participé en mon temps, d'un Jean-Claude Vallée mais aussi et surtout de Jacques Tillier, a permis de ramener les projecteurs sur cet événement. Car enfin comment peut-on raisonnablement faire croire que l’assassinat du leader d’un mouvement politique, alors majoritaire, peut être sans conséquence pour ce parti et sans suite pour l’histoire politique et l’histoire tout court ?
En réécrivant les faits grâce à de multiples versions volontairement "fanées" dans la population par la rumeur, l’auteur de l’assassinat ou ses proches ont fini par accréditer l’idée qu’on ne saurait jamais la vérité, voire même que ces faits pourraient n'avoir jamais existé. L’auteur de l’assassinat a de cette façon, d’une certaine manière, tué Alexis de Villeneuve une seconde fois. Espérons que des historiens finiront par s’intéresser enfin à cet événement dans l’intérêt même de La Réunion et de son fonctionnement démocratique.
1963
La deuxième année qui s’impose c’est "1963" avec l’arrivée de Michel Debré, père de la Constitution de la Vème République et ancien Premier ministre, comme candidat à la députation à La Réunion.
Sociologiquement au début des années 1960, les espoirs de la départementalisation sont toujours attendus et la situation de l’Ile n’a pas beaucoup évolué depuis 1946. C’est d’ailleurs ce qui sert principalement de base à la propagande du Parti Communisme Réunionnais pour justifier son mot d’ordre d’autonomie.
Economiquement le développement du jeune département se fait attendre à la fois par absence de stratégie, manque de volonté et peur de l’avenir.
Politiquement, depuis le meurtre d'Alexis de Villeneuve, les modérés et la Droite sont sans leader, mais comptent de nombreux petits chefs, soucieux de leurs petites affaires et se haïssant avec énergie, pour la plus grande satisfaction de Paul Vergés qui en tire le plus grand parti, manipulant l’un, soutenant l’autre, salissant un troisième.
Dans un tel contexte, bien plus que le décollage économique, éducatif, social et culturel que va permettre la venue de Michel Debré, et des critiques légitimes qui pourraient être portées contre telle ou telle de ses actions ou de son œuvre réunionnaise, il y avait avant tout et prioritairement l’assainissement des mœurs politiques avec une cohérence, un projet et une conduite publique, par un leadership qu’il a occupé pendant plusieurs décennies et à qui a été vital pour La Réunion.
Ce qui ne signifie pas que l’œuvre de Michel Debré à La Réunion doive être idolâtrée, mais il faut avoir conscience que l’œuvre d’aucun homme politique, que ce soit Churchill ou de Gaulle pour ne parler que d’eux, n’est entièrement positive et peut toujours porter à critique sur l'une ou l'autre de ses facettes.
Comme toujours, quand on porte un jugement sur un homme, politique ou pas, il faut gommer les aspérités et ne retenir que les grandes lignes. Et de ce point de vue, nul ne peut contester l'immense bond en avant qu'à connu la Réunion sous la gouvernance de Michel Debré. Même Paul Vergès l'a récemment reconnu, c'est dire...
2012
"2012", avec ce à quoi nous assistons, fait incontestablement suite à "1946" et "1963", et ce pour plusieurs raisons.
D’abord en raison de la présence de Paul Vergès à ces trois basculements. En 1946, en 1963, comme aujourd’hui, il est l’un des protagonistes majeurs de chacun de ces moments où l’Histoire s’accélère. Naturellement, à chacun de ces moments, il n’a pas la même position ni les mêmes interlocuteurs, ni les mêmes contextes, ni les mêmes atouts. Mais dans chacun des cas, c’est le même but qu’il poursuit : sa mainmise sur La Réunion.
La deuxième raison, c’est la situation du camp des modérés et de la Droite, avec les alliances, les contre-alliances et les haines plus ou moins visibles que les différents responsables laissent entrevoir. Comment ne pas penser à ces haines subites nées du côté du Tampon ou de Saint-Pierre?
La troisième raison, c’est la situation économique et sociale difficile où se trouve à nouveau La Réunion. Une ile qui attend un nouveau projet et de nouveaux leaders. La seule différence entre "1946", "1963" d’une part et "2012" d’autre part, tient pour l’essentiel à deux choses.
Tout d'abord la décomposition du Parti communiste réunionnais et la mise à terre de Paul Vergés par les militants communistes, mais j’y reviendrai dans un second article. Et la présence d’une élite réunionnaise importante mais… dispersée.
Nous n'en avons peut être pas conscience, mais nous sommes en train d’écrire une page nouvelle de l’Histoire de La Réunion.















